Le brevet de la Ruhr

1878–1879Le délai de six mois
En 1878, un brevet provisoire achète six mois. Dans ce délai, le déposant doit produire une description complète et en acquitter les droits. Faute de quoi la protection tombe, et ce qu'il a décrit revient à quiconque saura le faire marcher. Sidney Gilchrist Thomas, greffier dans un tribunal de police de Londres et chimiste le soir, a déposé le sien en novembre 1877, sous son seul nom. Le compte court jusqu'en mai.

Ce qu'il décrit s'énonce simplement. Le convertisseur Bessemer donne de l'acier bon marché en soufflant de l'air à travers la fonte en fusion. Son revêtement, pourtant, est acide, fait de silice : le phosphore que contient la fonte retourne au métal et le rend cassant. Un fondant à la chaux retiendrait ce phosphore dans le laitier, sauf que la chaux ronge un revêtement acide. Qu'on garnisse la cornue d'un matériau basique, et la chimie tourne à l'avantage du maître de forges. Reste qu'aucun revêtement basique ne tient encore plus de quelques soufflages. George Snelus a breveté l'idée en 1872 et épuré des charges de 3 à 4 tonnes dans une cornue garnie de chaux surcuite. Il n'a jamais construit de revêtement qui dure.
L'enjeu est géologique. L'acier Bessemer vit de l'hématite pauvre en phosphore, rare et chère, alors que les minerais bon marché gisent ailleurs. Il y a l'ironstone du Cleveland, sur lequel le Teesside a bâti une centaine de hauts fourneaux. Il y a la minette de Lorraine et du Luxembourg : un tiers de fer environ, jusqu'à 2 % de phosphore, une fonte fluide, bonne pour le moulage, inutile pour l'acier. Depuis la paix de 1871, ce bassin est coupé en trois, et la part allemande se trouve en Moselle annexée.
En mars 1878, Thomas annonce à l'Iron and Steel Institute qu'il a déphosphoré de la fonte au convertisseur. L'Institut tient ses deux assemblées générales en mai à Londres, puis à l'automne en province. Une séance de mars n'est donc qu'une réunion londonienne ordinaire, et les membres laissent passer la prétention d'un amateur. Elle entre au procès-verbal. Cela suffit à rendre le principe public, pas à pousser quiconque à l'essayer.
Thomas meurt à Londres dans les premiers jours d'avril, à quinze jours de ses vingt-huit ans, emporté par la maladie qu'il porte depuis des années. Son cousin Percy Gilchrist, chimiste dans une forge galloise au bord de l'insolvabilité, mène les essais de Blaenavon le week-end ; l'échéance du provisoire est alors à cinq semaines environ. Carnets et dépôt passent aux exécuteurs testamentaires de la famille. On leur réclame les droits d'achèvement pour l'invention non prouvée d'un greffier mort, et ils refusent. Comme le nom de Gilchrist ne figure pas sur le provisoire, il n'a aucune qualité pour le compléter. Mai arrive, la protection tombe.
Le conseil de la compagnie de Blaenavon se réunit en juillet, dans une salle au-dessus des bureaux de l'usine. Fin d'après-midi. La pluie descend de la colline sur les ardoises, et par la fenêtre la cloche du fourneau annonce une coulée. Sur la table, un morceau du revêtement d'essai, gris, effrité sur un bord, qu'on a monté pour montrer ce qu'ont donné les week-ends. Le directeur avait promis à Thomas du temps de fourneau et son aide pour le brevet. Thomas est mort en avril. Les administrateurs ont des créanciers à qui répondre, une métallurgie galloise qui recule d'année en année devant la concurrence étrangère. Ils retirent à l'expérience l'accès aux fourneaux et défendent au chimiste de la compagnie d'y consacrer son temps de travail. Le morceau de revêtement redescend avec les papiers. Gilchrist entend lire la délibération le lendemain matin.
En 1879, le brevet de Snelus arrive à son renouvellement de la septième année. Payer la taxe, c'est garder une prise sur un procédé que personne n'a fait marcher, et deux raisons rendent la dépense raisonnable. L'Exposition de Paris de 1878 lui a décerné une médaille d'or pour sa chimie de la déphosphoration. Surtout, il y a un acheteur. Le président fondateur de Bolckow, Vaughan est mort en juin 1878 ; son neveu Carl Bolckow dirige désormais une société enregistrée dans les années 1860 au capital de 2 500 000 livres, la plus grosse jamais fondée jusque-là. Neuf mille hommes y travaillent, sur un gisement de pierre phosphoreuse du Cleveland que l'essor de l'acier menace de rendre sans valeur. Depuis 1875, la firme fait de l'acier Bessemer sur le Teesside, à l'hématite. Carl Bolckow veut une couverture. Snelus paie la taxe, et Bolckow, Vaughan prend la licence britannique exclusive.
Les essais échoient au directeur général de la firme, Edward Windsor Richards, qui avait conçu un atelier Bessemer au pays de Galles avant de monter dans le Nord.
1879–1897Le brevet de la Ruhr
Un mineur d'Esch, trente ans en 1879, abat la minette depuis l'âge de quatorze ans. Il ne travaille plus que trois jours sur six. Son minerai part vers des fourneaux qui ne font que de la fonte de moulage. Le Luxembourg appartient à l'union douanière allemande, et le tarif sur le fer que le Reich adopte en juillet 1879, pour des raisons qui lui sont propres, abrite cette fonte des importations britanniques sans la rendre meilleure. Les fourneaux restent allumés. Le puits chôme à demi.

Au Reichstag, la province annexée devient une ligne du budget. Des députés demandent ce que coûtent au Reich la garnison et l'administration d'un territoire dont le fameux minerai donne le métal le moins cher d'Europe. Un géologue de la commission des frontières de 1871 avait plaidé pour que le tracé englobe la minette. On n'a jamais établi si son argument a pesé sur quiconque ; dès 1879, l'opposition le ressasse en plaisantant. Le gouvernement répond par la forteresse de Metz, et la réponse tient.
Sur le Teesside, Richards enchaîne les soufflages sous licence Snelus. Le phosphore part. Les revêtements de chaux lâchent au bout de quelques charges, et regarnir coûte plus que l'acier ne peut supporter. La production Bessemer continue donc à l'hématite, une hématite qui vient de Bilbao, où le commerce du minerai charge en 1882 plus de navires que jamais, sur capitaux britanniques, avec les bras de migrants venus de l'intérieur espagnol. Cet été-là, le puits du mineur d'Esch s'arrête. Son frère cadet part pour le Midwest américain, l'un des milliers qui s'en vont entre 1879 et 1884 et peuplent là-bas les paroisses luxembourgeoises. Dans les villages de l'ironstone du Cleveland, les puits passent au chômage partiel, et les comptes de la firme accusent le poids des redevances, des fourneaux froids, du minerai importé.
Une licence britannique n'engage personne sur le continent. À Hörde, dans la Ruhr, comme dans des usines du Luxembourg et de la province annexée, des équipes qui n'ont aucun brevet à attendre et toutes les raisons de se presser mènent leurs propres essais de revêtement. La plupart échouent. La compagnie de Hörde mise sur ses hommes. Entre 1880 et 1883, elle prend, aux prix de la dépression, des participations majoritaires dans des usines luxembourgeoises, dont le nouveau site de Dudelange, et dans des concessions de minette du côté allemand.
Vers 1883, les chimistes de Hörde trouvent la solution : une dolomie cuite liée au goudron, de la chaux ajoutée tôt dans le soufflage, un sursoufflage pour achever le phosphore. Revêtement et conduite de l'opération sont brevetés sous la loi d'Empire de 1877, pour quinze ans, puis déposés en France, en Belgique, au Luxembourg, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. En allemand, c'est le Hörder Verfahren, la méthode de Hörde. Les maîtres de forges anglais disent le procédé Hörde ; ceux qui lui en veulent disent le procédé allemand.
À partir de 1884, la minette vaut d'être extraite. Le mineur d'Esch retrouve des postes complets, sous des cadres envoyés de la Ruhr, aux côtés d'hommes recrutés en Rhénanie. Plus personne au Reichstag ne raconte l'histoire du géologue.
Les licences suivent la frontière. Les usines du groupe de Hörde et celles de la province annexée paient peu. De l'autre côté, en Meurthe-et-Moselle, les usines françaises, et avec elles les belges, versent de lourdes redevances et acceptent des limites à l'exportation, conditions qui se durcissent après l'arrestation d'un commissaire de police français à la frontière en 1887. La vieille famille lorraine de maîtres de forges dont les usines chevauchent le tracé obtient la licence d'un côté et se la voit refuser de l'autre. Les ingénieurs français passent le début des années 1890 sur des revêtements de magnésite qui contournent le brevet et marchent à moitié. La prospection profonde du bassin de Briey attend.
Le phosphore retiré de l'acier passe dans le laitier, et le laitier broyé fait un engrais. Le groupe de Hörde le vend aux fermes allemandes comme aux britanniques. L'agriculture française, elle, achète des phosphates naturels à l'étranger, et c'est sur cette demande qu'on ouvre les gisements tunisiens dans les années 1890. Aux États-Unis, le procédé basique arrive sous licence Hörde ; en Alabama, les fourneaux restent plus longtemps à la fonte de moulage tirée du minerai phosphoreux du Sud. Ce minerai, une bonne part en est extraite par des forçats que l'État loue aux mines, des Noirs pour la plupart, arrêtés en vertu de lois écrites pour que les baux restent pleins. Chaque année que dure ce commerce est une année de plus d'hommes qui travaillent, et meurent, sous le bail.
Bolckow, Vaughan transige en 1885 : ses droits Snelus contre l'accès au revêtement de Hörde. Le premier acier basique commercial du Teesside coule sous licence allemande. Le brevet de Snelus expire de lui-même en 1886. Jusqu'à l'expiration du brevet britannique, vers 1897, toute aciérie basique de Grande-Bretagne verse des redevances à la Ruhr, et quand éclate en 1896 la panique du Made in Germany, ces redevances deviennent sa pièce à conviction favorite. À l'Institut, les partisans de Snelus défendent son antériorité. Un parti plus restreint plaide pour le greffier mort, dont ils ne peuvent exploiter le provisoire caduc et qu'ils refusent pourtant de lâcher. La production allemande d'acier dépasse celle de la Grande-Bretagne vers 1897. Les fidèles du greffier aiment rappeler ce que son professeur de chimie avait dit au cours du soir, des années avant tout cela : « l'homme qui éliminerait le phosphore dans le convertisseur Bessemer ferait fortune ».
1898–1921Briey à marche forcée
Briey, côté français du bassin de la minette, fonce ses puits l'année où tombe le brevet allemand. Dès 1898, n'importe quelle usine de Meurthe-et-Moselle peut garnir un convertisseur de goudron et de dolomie sans payer la Ruhr, et toutes réclament du minerai sur-le-champ. Des concessions qu'on aurait reconnues en vingt ans sont foncées en cinq. La main-d'œuvre vient d'Italie.

Une femme de vingt-deux ans, venue du nord de l'Italie, tient le ménage de son mari et de quatre pensionnaires dans une cité, rangée de maisons de deux pièces que la compagnie a bâtie en un seul hiver au bord du bassin. En janvier 1906, avant le jour, elle fait la queue à l'unique borne-fontaine de la rangée, deux seaux de zinc à la main, tandis que le poste de nuit passe dans le noir en revenant du carreau. Au-dessus du robinet, un avis cloué au poteau, rédigé dans un français qu'elle ne lit pas encore, dit qu'il faut faire bouillir l'eau. Chaque hiver depuis qu'on a monté les cités, la typhoïde les traverse, dans des pièces construites plus vite que leurs égouts, et le médecin de la compagnie tient le compte. Elle fait bouillir l'eau ; deux des pensionnaires tombent malades en février.
Le recensement de 1910 retrace la ligne qu'avait tracée le brevet. Côté allemand, les villes de hauts fourneaux de la Moselle regorgent d'Allemands du Reich, cadres et ouvriers qualifiés arrivés à l'ouest avec l'essor des années 1880. Côté français, au carreau des villes neuves, on parle italien. En 1913, Briey ne produit qu'une fraction de ce qu'un départ plus précoce lui aurait donné, et la France entre dans la décennie avec une base sidérurgique plus mince que ne le supposent ses généraux. En Grande-Bretagne, les réformateurs tarifaires de 1903 brandissent les redevances de Hörde comme preuve de la méthode allemande. Les élections de la décennie n'en tournent pas autrement.
La guerre éclate en 1914. Les troupes allemandes prennent le bassin de Longwy-Briey dès les premières semaines et y trouvent moins à prendre. Dans le Reich, des mémorandums sur les buts de guerre revendiquent le bassin comme pays de Hörde. L'acier à obus français s'appuie plus tôt, et plus lourdement, sur les importations britanniques et américaines. Pendant que son mari sert dans l'armée italienne, la femme reste derrière les lignes allemandes avec trois enfants ; la mine travaille pour l'occupant, à moitié de ses effectifs. À l'armistice, l'occupant quitte le bassin.
La Moselle revient à la France. Les expulsions d'Allemands venus de l'est de l'ancienne frontière sont plus nombreuses qu'elles ne l'auraient été, car ce sont eux qui ont mené l'essor de 1884 à 1914 ; les trains qui quittent Metz ramènent vers la Ruhr ingénieurs et familles. Au Luxembourg, les usines d'Esch et de Dudelange sont des filiales de sociétés allemandes, si bien que le séquestre allié s'empare de l'essentiel de l'acier du pays et le revend à des groupes français. Le référendum de septembre 1919 garde la dynastie grand-ducale et choisit l'union économique avec la France. Les nouveaux propriétaires français veulent leurs usines à l'abri du tarif français, et Paris y consent : union douanière et monétaire en 1920–21, le franc français dans les boutiques luxembourgeoises. La Belgique, qui voulait le grand-duché dans son orbite, garde ses distances avec Paris le reste de la décennie.
Dans la cité de Briey, le mari rentre en 1919 et redescend par le même puits.
1926–1973Un siège au bord de la Meuse
À l'automne 1926, un employé du service commercial de l'usine d'Esch inscrit le tonnage de l'usine, pour le nouveau cartel européen de l'acier, dans une colonne intitulée France. Le quota luxembourgeois se compte dans le quota français. Puis la crise vide le carnet de commandes.

Les troupes allemandes occupent le grand-duché en mai 1940. L'annexion suit en 1942, les jeunes gens sont enrôlés dans l'armée allemande, le pays répond par la grève générale de la même année. Propriété française depuis 1919, les usines sont saisies purement et simplement comme biens ennemis, et des directeurs allemands reviennent à Esch et à Dudelange. Dans les cantines, les anciens disent que la Ruhr est de retour. La Libération vient en 1944, et derrière elle l'hiver des Ardennes. Le Luxembourg réintègre l'union française. La convention douanière signée à Londres en 1944 ne lie que la Belgique et les Pays-Bas. Le contrôle des changes français, lui, lie chaque banque du grand-duché, et l'argent étranger ne trouve aucune raison de venir.
Parmi les six États qui signent le traité de Paris en 1951 figure un Luxembourg souverain ; le traité place sous une même autorité le charbon et l'acier français et allemands. Le siège va ailleurs. Un grand-duché qui partage la monnaie et la douane de la France n'offre pas un terrain neutre aux Allemands ni aux Néerlandais. Le candidat belge l'emporte.
Un matin d'octobre 1952, à Liège, un portier monte des machines à écrire dans l'escalier d'un ancien immeuble d'assurances du quai. Certaines ont des claviers français, d'autres allemands ; il les range en deux piles. En contrebas, les péniches cornent sur la Meuse. En amont, les fourneaux de la vallée sidérurgique percent la brume, et dans le hall, en manteau, les premiers interprètes de la nouvelle Haute Autorité, l'organe qui doit diriger le marché du charbon et de l'acier, attendent le chauffage.
Le traité de Rome suit en 1957, avec les mêmes six. La fusion de 1965 fixe la carte en faveur de la Belgique. Bruxelles prend la Commission et le Conseil ; Liège garde la Cour de justice et reçoit la Banque européenne d'investissement ainsi que le secrétariat du Parlement. Les sessions plénières restent à Strasbourg. Liège se remplit de traducteurs et de juristes, et sa vallée de l'acier décline moins vite qu'elle ne l'aurait fait. Au Luxembourg, le plateau du Kirchberg reste en culture.
L'acier à l'oxygène supplante le convertisseur basique au fil des années 1960, et le minerai d'outre-mer, riche et bon marché, évince la minette comme l'ironstone. La dernière mine d'ironstone du Cleveland ferme en 1964.
1974–2026Tranché à Paris
Le petit-fils du mineur d'Esch, gardien de fourneau à Belval, a trente-sept ans quand le choc pétrolier de 1974 coupe les commandes. Le pétrole, la surcapacité mondiale et le minerai d'outre-mer frappent toutes les aciéries d'Europe. Les usines du Minett, la ceinture de hauts fourneaux du sud du Luxembourg, sont comptées dans les plans français, dans la part de la France au sein des quotas de crise communautaires de 1980, dans les groupes publics que Paris nationalise en 1981–82. Nulle table tripartite au Luxembourg, où syndicats, patrons et gouvernement régleraient salaires et retraites. Tout cela se fixe dans des ministères français.
En 1979, les émeutes de Longwy débordent la frontière jusqu'à Esch. Le gardien de fourneau part en préretraite en 1984, à quarante-sept ans, en vertu d'un accord que son syndicat n'a jamais voté. Son fils s'en va à Metz, sa fille à Paris, et la population du grand-duché cesse de croître.
Dans la cité au bord du bassin de Briey, où les mines ferment en 1997 avec le reste de celles de Lorraine, les rangées italiennes sont devenues le centre d'une importante communauté franco-italienne.
L'accord de 1985 sur la suppression des contrôles aux frontières garde son contenu et ses parties. La Belgique et les Pays-Bas tiennent seuls leur union douanière, le Luxembourg n'a pas de présidence pour accueillir une signature, et le pacte prend le nom d'une ville belge ou néerlandaise. Schengen reste un village viticole sur la Moselle. Maastricht, en 1992, relève d'une présidence néerlandaise, et le traité y est signé. Le contrôle des changes français prend fin en 1989–90. À cette date, le passeport des fonds créé par la Communauté en 1985 a déjà trouvé ses ports d'attache, Dublin surtout. Quelques banques privées luxembourgeoises tiennent les comptes de vieilles familles françaises et belges.
Le grand-duché adopte l'euro avec la France en 1999. En 2002, il échange le franc français qu'il utilise depuis 1921 contre des pièces au profil du grand-duc. Le krach de 2008 et la crise de l'euro naissent des crédits hypothécaires américains et des dettes de la périphérie ; un pays presque sans finance y perd peu, et n'a aucun excédent à dépenser pour sa ceinture de rouille. La fuite des rescrits fiscaux de 2014 n'a rien à révéler au Luxembourg, et les scandales d'impôt sur les sociétés de la décennie se concentrent sur Dublin et les Pays-Bas.
La concentration sidérurgique de 2002 a son siège à Paris ; sa reprise ultérieure par un groupe étranger est une affaire d'actionnariat. Le dernier haut fourneau du Teesside s'éteint en 2015. Le Teesside vote Leave en 2016. Viennent la pandémie, puis le choc énergétique de 2022. Les hauts fourneaux de Port Talbot s'arrêtent en 2024, et le gouvernement prend le contrôle de British Steel à Scunthorpe en 2025. La phase définitive du mécanisme européen d'ajustement carbone aux frontières commence en janvier 2026, et les derniers laminoirs de finition lorrains signalent que la brame indienne reste moins chère, taxe comprise. Les informations régionales du Teesside voient dans le sauvetage de British Steel la fin d'une histoire commencée sous licence allemande. À Blaenavon, une vitrine présente les carnets de Percy Gilchrist à côté du provisoire de novembre 1877.
Les panneaux du musée de Belval disent que les usines ont appartenu d'abord à la Ruhr, puis à Paris. Ce printemps, le syndicat des retraités d'Esch adresse une nouvelle fois une pétition à un ministère parisien au sujet de l'accord de retraite de 1984 ; le gardien de fourneau, quatre-vingt-neuf ans, figure parmi les signataires.
Chacun de ces mondes a été pesé contre celui que vous venez de lire. Voici où chacun se rompt.
La mort de Thomas ne fait que retarder partout l'acier basique : personne ne peut garnir un convertisseur avant l'expiration, en 1886, du brevet britannique pris par George Snelus en 1872 ; plusieurs usines trouvent alors le revêtement chacune de son côté, sans redevance, en 1887–89, et dès 1905 le monde a retrouvé le nôtre.
Le brevet de Snelus ne vaut qu'en Grande-Bretagne. Au Luxembourg et en Lorraine, des forges étranglées depuis le krach de 1873 n'ont devant elles aucune barrière légale, et la route casse là, dans les années 1880, sur une simple question de juridiction. Elle oublie aussi que l'invention tenait au revêtement durable bien plus qu'à la chimie : le premier qui le construisait pouvait le breveter et faire payer tous les autres. Le retour à notre monde après 1905 est affirmé, jamais montré. Nous l'avons pesée en premier, parce qu'elle découle le plus proprement de la mort du greffier ; elle rentre trop vite à la maison, et sa prudence se défendait, mais elle faisait un monde plus petit que celui que nous devions ici à nos lecteurs.
Percy Gilchrist et Martin, directeur de l'usine de Blaenavon, rédigent eux-mêmes en mai 1878 la description complète du brevet de Thomas et poursuivent le procédé comme s'il avait vécu.
De toutes les routes, celle-ci reste la plus probable, et c'est bien sa difficulté : elle réduit la divergence à quelques mois et rejoint notre monde avant la fin des années 1870. Nous l'avons fermée pièces en main, sans nous contenter de le souhaiter. Le provisoire de novembre 1877 porte le seul nom de Thomas, si bien que Gilchrist n'a aucune qualité pour le compléter. Les exécuteurs testamentaires refusent de payer des droits sur une invention non prouvée, et en juillet 1878 le conseil de Blaenavon, comptable devant ses créanciers, retire les fourneaux. Trois portes devaient se fermer pour que notre monde s'ouvre, et nous le disons franchement.
Sur le Teesside, Bolckow, Vaughan met au point le revêtement durable sous la licence exclusive de Snelus, et la Grande-Bretagne garde le monopole de l'acier basique pendant les années 1880.
Nous l'avons prise au sérieux : la firme disposait de 2 500 000 livres de capital et de neuf mille hommes, et Edward Windsor Richards savait mener des essais. Les chances jouent contre elle dès le début des années 1880, avec une seule équipe sous licence dans le Cleveland face à plusieurs équipes, à Hörde et au Luxembourg, qui travaillent pour rester solvables. Surtout, elle rend la carte des redevances de notre propre monde, un breveté britannique et des licenciés du continent qui paient. La route se défendait ; elle restait modeste. Nous avons pris l'autre, celle où le brevet se trouve dans la Ruhr, aussi plausible et qui emmène le lecteur bien plus loin de chez lui.
En 1879, Snelus refuse d'acquitter la taxe de renouvellement de la septième année et laisse tomber son brevet de déphosphoration.
L'intérêt le plus simple la casse à la fin des années 1870. Snelus vient de recevoir à l'Exposition de Paris de 1878 une médaille d'or pour cette chimie même, et il a un acheteur. Passée à Carl Bolckow après la mort du fondateur en juin 1878, Bolckow, Vaughan cherche une couverture pour la pierre phosphoreuse du Cleveland et a de quoi la payer. Un homme qui tient une médaille et un client paie la taxe. Admettons même la déchéance : elle libérerait les essais britanniques quelques années plus tôt, sans rattraper les usines du continent, que le brevet n'a jamais liées.
Jugeant sans valeur la minette de la Moselle annexée, Berlin rend le territoire à la France à la fin des années 1880.
La frontière de 1871 a été tracée pour la stratégie et la langue ; le minerai n'y a compté qu'après coup, au mieux, et la chose se discute encore. Metz est une forteresse que le grand état-major n'échangerait pas, et la route casse donc dans les années 1880 avant même de partir. L'économie achève de la condamner. Dès que le revêtement de Hörde marche, vers 1883, la minette ne reste impropre à l'acier qu'environ cinq ans, et c'est surtout entre des mains allemandes qu'elle prend de la valeur. À la fin des années 1880, le Reich rendrait un gisement en plein rendement.
Le Reich allemand absorbe un Luxembourg appauvri lorsque la succession grand-ducale le sépare des Pays-Bas en 1890.
Les puissances ont garanti en 1867 la neutralité du grand-duché, et aucun changement de revêtement dans un convertisseur ne rachète une obligation de traité. La route casse là, dans les années 1890 ; pour la faire passer, il faudrait un second miracle par-dessus le premier. Nous en avons gardé la version économique. Des sociétés allemandes acquièrent les usines du Minett au long des années 1880, le duché reste souverain, et la facture arrive en 1919, quand le séquestre allié enlève ces usines à leurs propriétaires.
Après la Première Guerre mondiale, la Belgique annexe le Luxembourg, ou bien la France et la Belgique le gouvernent ensemble.
La route se heurte aux faits de 1919 : le référendum de septembre garde la dynastie et vote l'union économique avec la France. Nous avons conservé la force qui portait l'idée en lui faisant prendre un autre chemin. Des groupes français rachètent les usines mises sous séquestre et les veulent derrière le tarif français, et Paris accorde l'union douanière et monétaire en 1920–21. Le duché s'éloigne ainsi tout autant de notre monde en 2026, par un vote qui a bel et bien eu lieu. Le prix en est une Belgique plus froide envers Paris jusqu'à la fin des années 1920.
Privées des scories basiques broyées qui leur servent d'engrais, les fermes allemandes voient leurs récoltes s'effondrer un an plus tôt, en 1916–17.
Vers 1884, trois décennies avant la guerre, le procédé de Hörde ramène les scories phosphatées dans les champs allemands et la pénurie prend fin ; la route casse là. Le retard d'engrais existe bien. Dans notre route, il tombe sur la France, dont les usines paient des redevances et dont les agriculteurs achètent des phosphates naturels à l'étranger. Nous y avons déplacé le fil, jusqu'aux gisements tunisiens ouverts dans les années 1890 sur cette demande.
Une avance britannique plus longue dans l'acier retire sa fièvre à la course navale anglo-allemande.
Les usines du continent résolvent les premières le revêtement, le retard allemand tombe à cinq ans environ, et l'avance britannique ne s'allonge jamais : la route casse au milieu des années 1880. Les redevances coulent même dans l'autre sens, de chaque aciérie basique britannique vers la Ruhr, jusque vers 1897. Elles nourrissent l'alarme du Made in Germany en 1896 au lieu de l'apaiser. Sous cet arrangement, la peur britannique de l'industrie allemande devient plus aiguë.
La Grande Guerre de 1914 n'éclate pas, ou elle finit avec un autre vainqueur.
L'acier fait l'arithmétique d'une guerre moderne, et c'est pourquoi nous avons pesé cette route. Tout ce que nous avons examiné place ailleurs les causes du conflit : les blocs d'alliances, les Balkans, les calendriers de mobilisation, rien qui passe par le revêtement d'une cornue. Les années 1910 gardent donc leur guerre et son issue. Nous en avons changé la comptabilité industrielle et la paix. Briey est plus mince, l'acier à obus français s'appuie davantage sur les importations, les expulsions de Moselle sont plus nombreuses, et les usines du Luxembourg sont saisies puis vendues.
Le minerai de fer phosphoreux de Kiruna, en Laponie suédoise, attend dix ans de plus son exploitation, et les pâturages à rennes des Samis sont épargnés d'autant.
Sa propre chronologie la casse dans les années 1880. Le revêtement est trouvé sur le continent vers 1883, et dès lors le minerai de Laponie n'attend que quelques années au lieu de dix. Un délai aussi court n'infléchit pas l'histoire de la région. Nous l'avons gardée en couleur de fond, sous la route principale, sans lui donner de route propre.
Tout ce qui précède la bascule s'appuie sur ces lectures. Sous chaque titre, le passage retenu.
- Dictionary of National Biography, 1885-1900/Thomas, Sidney Gilchrist
Thomas took out his first patent in November 1877.
- Page:Dictionary of National Biography volume 56.djvu/197
Towards the end of 1875 Thomas arrived at a theoretic and provisional solution of the problem
- Sidney Gilchrist Thomas - Graces Guide
Took out a patent in May but without attracting much attention.
- Sidney Gilchrist Thomas - Graces Guide
1867 Teacher in an Essex school. Then clerk at Marlborough Street, police court
- THOMAS, SIDNEY GILCHRIST (1850 - 1885), metallurgist and inventor
He took out his first patent in May of that year, and others subsequently.
- 1911 Encyclopædia Britannica/Thomas, Sidney Gilchrist
obtained an appointment as a police court clerk, which he held till May 1879.
- Sidney Gilchrist Thomas | Britannica
he applied for a patent in 1877.
- Sidney Gilchrist Thomas | Science Museum Group Collection
Discovered (1875) a method for eliminating phosphorous from pig-iron
- Sidney Gilchrist Thomas Biography (1850-1885)
For twelve years (1867-1879) he held a menial job as police court clerk
- Thomas, Sidney Gilchrist | Encyclopedia.com
had patented the use of basic linings for the Bessemer converter in 1872.
- Dictionary of National Biography, 1912 supplement/Snelus, George James
In 1872 he took out a British patent for such a process
- George James Snelus - Graces Guide
at the Paris Exhibition of 1878
- Blaenavon and the 'Gilchrist-Thomas' Process
the man who eliminates phosphorus by means of the Bessemer converter will make his fortune
- Blaenavon historic landscape features
carried out experiments at their own cost at Blaenavon
- Blaenavon Ironworks - Wikiwand
Their experiments were carried out at Blaenavon between 1877 and 1878.
- Sidney Gilchrist Thomas FOLLOW THE FOOTSTEPS (Cadw)
In 1876, he began working on secret experiments at Blaenavon Ironworks.
- Steel heroes | IOM3
In March 1878 he announced his discovery at an ISI meeting, and took out a patent in May 1878.
- Steel - Bessemer Process | Britannica
it could convert only a pig iron low in phosphorus and sulfur.
- The Rise of Steel, Part II - by Brian Potter
Higher phosphorus ores resulted in metal that was unusable.
- The Bessemer Impact Historical Marker
His early trials had used Swedish iron ore, low in phosphorus.
- Industry evolution in steel | IOM3
relied on the procurement of low phosphorus ores from Sweden and South Wales
- Scandinavian iron ore mining and the British steel industry
The persistent opposition of the Central Swedish ironmasters to any development of their mines
- The Story of the Ironstone Miners of Eston - Family Tree
In 1864, Bolckow, Vaughan and Co was registered with capital of £2,500,000
- history of Bolckow Vaughan - Let's Look Again
Steel could only be produced from iron that was free from phosphorus
- Irons in the fire: Bolckow Vaughan - Let's Look Again
was appointed general manager of the firm from 1876.
- Bolckow, Vaughan and Co - Graces Guide
1878 On the death of Henry Bolckow, his nephew Carl became chairman
- Skelton in Cleveland - North Skelton street names
His successor was E. Windsor Richards as General Manager (another Welshman).
- Eston Mines 1864 (Teesdale Mercury, 11 May 1864)
Three or four miles from Middlesbrough lie the Eston mines
- Alsace-Lorraine | Encyclopedia.com
Germany acquired one-third of Lorraine—the German-speaking regions and a French-language area that included the city of Metz.
- Lorraine and the Ruhr - N. J. G. Pounds
There is no reason to suppose that the minette deposits were particularly attractive to the Prussian Chancellor
- Minette (ore): Mineral information, data and localities
containing around 28 to 48 percent of iron and 1.5 to 2 percent of phosphorus
- Minette - Minière Bunn
Since the local ores contain 1.7% phosphorus
- Geodiversity 2023: Discover the Minett from the inside - Biosphere
industrial iron ore mining only began after the introduction of the Thomas process
- Sidney Gilchrist Thomas - Wikipedia
Thomas and Gilchrist took out a patent in May, but without attracting much attention.
- Iron and Steel Institute - Wikipedia
There were two general meetings each year, one in May, in London
- Dorman Long - Wikipedia
The Discovery of the Cleveland Main Seam of Ironstone at Eston
- John Vaughan (ironmaster) - Wikipedia
he became a puddler, then a furnaceman, then foreman.
- Bolckow, Vaughan - Wikipedia
It had three coke fired haematite blast furnaces.
- Edward Windsor Richards - Wikipedia
In 1875, Richards was General Manager of the Eston Ironworks of Bolckow Vaughan
- Henry Bolckow - Wikipedia
(8 December 1806 – 18 June 1878) was a Victorian industrialist
- Minette (ore) - Wikipedia
The borders were determined such that much of the known Minette reserves were in German territory.
- Treaty of Frankfurt (1871) - Wikipedia
do not appear to have played a role in Germany's fight for the areas annexed.
- Dommeldange - Wikipedia
hampered by the impossibility of transforming cast iron made of oolite ore into steel
- Comptoir Métallurgique de Longwy - Wikipedia
the produced pig iron was initially of poor quality and unsuited for many uses.
- Steel industry in Luxembourg - Wikipedia
Germany's suppression of customs rights in 1873 and overproduction provoked an economic downturn
- Iron discovered in Lorraine early, Longwy-Briey annexed in 1871 (AlternateHistory.com)
What if the iron producing area of Longwy-Briey was discovered to have iron deposits prior to the Franco-Prussia war
Une vie dans ce monde — fiction d’archive
ESCHER COURIER
Samedi 12 février 1887
NÉCROLOGIE
M. NORBERT KIEFFER
Huissier près la justice de paix d'Esch, 1866-1887
(Par un confrère du barreau)
Esch perd en lui l'un de ses officiers publics les plus exacts. Huissier attaché depuis le printemps de 1866 à la justice de paix du canton, M. Norbert Kieffer s'est éteint mardi matin en sa maison de la Grand-Rue, dans sa cinquante-quatrième année. Il avait reçu les sacrements de l'Église. Au cours de sa dernière journée, il avait encore demandé l'heure deux fois, et corrigé une fois la pendule.
Il était né à Esch le 3 novembre 1833, second fils de Jean Kieffer, tonnelier rue du Brill, et de Marguerite née Wagner. Ceux qui ont connu la ville de ce temps-là, quand on ouvrait les premières tranchées dans les collines rouges, s'en souviennent. Court était alors le chemin de l'église aux champs : cinq minutes à pied. Et ils se souviennent du garçon qui, dans la cour paternelle, comptait les cercles et savait quand il en manquait un. Élève de M. Thomas Lentz à l'école communale, puis deux ans durant de l'Athénée de la capitale, il quitta ce dernier à la mort de son père pour entrer, comme clerc copiste à huit francs par mois, en l'étude de Maître Carl Faber, huissier à Luxembourg. Un arrêté grand-ducal le fit assermenter à Esch en avril 1866. On parla deux fois de lui pour Luxembourg ; il ne brigua jamais la place. De l'auteur de ces lignes, on ne parla qu'une fois.
Entre Rumelange et Mondercange, aucun débiteur ne saurait prétendre avoir payé un centime au-delà du tarif imprimé. Ce tarif pendait au-dessus de son bureau, dans un cadre qu'il avait taillé lui-même dans les planches d'une caisse saisie, et il le récitait, article par article, alinéa par alinéa, plus vite que la plupart d'entre nous ne disent le Credo. L'auteur de ces lignes a la même feuille au-dessus de sa propre table ; arrivé aux copies d'exploits, à quarante centimes le rôle, il lève toujours les yeux. M. Kieffer, jamais. Un cultivateur de Schifflange lui offrit un jour un jambon pour arrondir un mémoire de frais : il pesa le jambon sur la balance du cultivateur, le refusa, et porta le refus sur son registre, avec le poids.
Les hauts fourneaux se sont éteints l'un après l'autre. Clair-Chêne froid depuis l'automne de 1880, Lallange depuis le printemps suivant. Seule l'usine de l'Alzette fait encore paraître dans ces colonnes son annonce de « fonte liquide pour fonderies belges et rhénanes » ; elle marche à deux fourneaux sur cinq depuis l'avant-dernier hiver, et les ouvriers savent lesquels. Ces années-là, les affaires du tribunal, nombreuses, passèrent par les mains de M. Kieffer.
L'inventaire de Lallange, il le dressa lui-même : neuf jours de février 1881, deux clercs, une lanterne. Rédigé en français sur la formule imprimée, avec en marge des notes en allemand de sa petite écriture, son procès-verbal est encore montré au greffe aux jeunes clercs comme un modèle. L'auteur de ces lignes en a lu l'article : « Une machine soufflante, sortie des ateliers de Seraing, vendue au poids comme vieille ferraille, 40 centimes le quintal. » Le même acte relève quarante et une brouettes, dont une sans roue, et un chat, qu'il mentionne sans le saisir.
De cette vente il ne garda qu'une gueuse de fonte grise, frappée de la marque de Lallange, un L dans un anneau. Six ans durant, elle a tenu ouverte la porte de son étude ; rares sont les visiteurs de la Grand-Rue qui ne s'y sont pas cogné l'orteil. Il l'avait payée dix-huit centimes, prix d'adjudication, et la quittance est épinglée au registre, en regard de l'article.
Deux fois il cria la vente de concessions de minerai que l'État proposait sur mise à prix dans les dernières pages du Luxemburger Wort. Deux fois, pas un enchérisseur. La seconde, en mars 1884, il n'y avait dans la salle de l'hôtel de ville que le clerc, le secrétaire du bourgmestre et M. Kieffer. Il lut le cahier des charges jusqu'au bout, y compris les clauses sur le transport par la ligne Prince-Henri et l'obligation faite au concessionnaire de combler ses tranchées après exploitation. Puis il alluma les trois bougies l'une après l'autre, comme le veut la loi, les laissa s'éteindre, et déclara le lot invendu. Les deux fois, l'émolument fut taxé en entier ; le tarif le permet.
Ce journal, il faut l'avouer, il le lisait en commençant par la fin. Avant tout le reste passait la colonne hebdomadaire de l'émigration, que nous imprimons à côté des mercuriales pour nos lecteurs de la campagne : c'était, disait-il, « pour savoir l'état du canton ». Des noms qu'il y relevait, il tirait le compte des affaires qu'aurait le tribunal le mois suivant. Il se trompait rarement de plus de deux maisons.
Il avait vu 1873 et les années d'après. À l'Hôtel du Commerce, il assurait que les feux se rallumeraient comme alors, sitôt que les voisins belges auraient épuisé leur propre minerai et que les cours remonteraient ; d'autre pronostic, il ne voulait pas entendre. Un jeune homme du laboratoire de l'Alzette ayant un jour, devant lui, traité notre minette de terre rouge et rien de plus, M. Kieffer lui répondit que cette terre rouge avait nourri le canton trente ans et le nourrirait encore, et qu'un homme qui voulait de l'acier n'avait qu'à aller à Solingen s'acheter un couteau.
L'apposition des scellés n'est pas l'office de l'huissier. Le Code la confie au juge de paix, assisté de son greffier, et M. Kieffer vous en eût cité l'article. Mais l'hiver de 1885, il y eut des semaines où M. Wilhelm scellait quatre portes par jour dans la ville basse, et c'était alors la boîte de cire rouge de M. Kieffer qui descendait la côte avec lui, M. Kieffer qui tenait le bâton à la flamme. La cire du greffe, prétendait-il, était à moitié de la craie et se fendait avant Pâques. M. Wilhelm le laissait faire.
Nul n'ignore au greffe que l'huissier du tribunal figure, pour des émoluments échus de longue date, parmi les créanciers des deux fonderies aujourd'hui en liquidation. Il n'en parlait pas.
En novembre 1885, M. Kieffer avait dans sa sacoche une assignation, à la requête d'un marchand de bestiaux de Bettembourg, contre M. Peter Weber, boucher rue de l'Église, pour 312 francs. Depuis bien des années, la maison Kieffer prenait chez Weber son collet de porc pour le Judd mat Gaardebounen du dimanche ; depuis quelque temps, comme tant de ménages d'Esch ont appris à le faire, elle le prenait sur l'ardoise. À huit heures, M. Kieffer entra dans la boutique et demanda son compte. Weber, qui ignorait encore ce qui l'amenait, le lut sur l'ardoise : onze francs et des centimes — combien, il ne s'en souvient plus. M. Kieffer s'en souvenait, lui. Il compta l'argent sur le marbre, prit son reçu, le rangea dans son portefeuille ; puis il sortit l'assignation et la lut au boucher par-dessus sa propre balance. Il lui aurait dit qu'à présent ils ne se devaient plus rien et qu'il pouvait faire son office.
Weber assistait aux obsèques. Comme l'auteur de ces lignes lui demandait, à la porte de l'église, s'il voulait dire un mot du défunt, il fit tourner deux fois son chapeau et répondit : « Il n'a jamais volé personne d'un sou. C'était bien ça, le malheur avec lui. »
Dans la neige de janvier 1885, il traversa à pied les champs de betteraves de Dudelange, de la route de Bettembourg jusqu'au bout du village, en longeant les fermes, pour signifier une citation au laitier Michel Hoffmann, qui avait vendu la même vache à deux acheteurs. La citation aurait pu attendre le dégel. Hoffmann, qui dut le tirer de la congère devant son propre portail, le lui fit remarquer.
Sa maison de la Grand-Rue, achetée en 1871, il l'avait meublée pour une bonne part aux ventes publiques du canton. Il savait ce que valaient les choses, et son cousin M. Mathias Kieffer, voiturier, enchérissait souvent sur ses conseils. Les visiteurs remarquaient le noyer ; plusieurs pièces étaient entrées dans la maison à des prix qu'un marchand d'Arlon n'eût pas crus. Quant à l'armoire de la chambre sur rue, l'auteur de ces lignes était à la vente.
C'est à Wormeldange, sur la Moselle, qu'il avait épousé en 1859 Mlle Lilian Schmit, fille de Jean-Pierre Schmit, vigneron en cette commune. Deux enfants lui survivent. Il se flattait d'estimer n'importe quelle maison du canton depuis le seuil. La sienne, il n'avait jamais eu besoin de l'estimer : Madame Kieffer la tenait, et à sa connaissance il n'y avait jamais manqué un sou en fin d'année. Les comptes du ménage, il les lui laissait entièrement. En vingt-huit ans, pas une fois il ne demanda à voir son livre.
Leur fils, M. Charles Kieffer, se trouve depuis quelque temps en Amérique. Né à Esch en 1862, passé par l'école communale puis par l'école industrielle de Luxembourg, il était depuis 1880 clerc à l'étude de son père, où le greffe admirait son écriture. Son père le destinait à sa succession ; on avait parlé de l'examen. Presque chaque soir, les employés de la gare le voyaient lire les départs affichés de la compagnie Red Star, à Anvers. Il les savait par cœur, vapeur par vapeur, comme son père savait le tarif.
Il s'embarqua à Anvers en avril 1885, sur le Waesland. Ce matin-là, son père était à Schifflange pour une saisie.
Billets, talons, instructions imprimées des compagnies de navigation : M. Kieffer confia un jour à l'auteur de ces lignes qu'il trouvait souvent des papiers de ce genre au fond des tiroirs de cuisine et des malles, parmi les effets qu'il inventoriait. Il les classait à leur rang avec les autres papiers sans valeur, comme le veut la formule. Il y en avait beaucoup, ces derniers temps, disait-il. Un câble a été envoyé à New York, à la dernière adresse connue de son fils.
Par le testament de son père, décédé en 1879, Madame Kieffer avait hérité d'une moitié indivise dans une parcelle de vigne sur le coteau de Wormeldange, au lieu-dit Koeppchen. L'autre moitié échut à son frère, M. Henri Schmit, qui depuis exploite le tout, garde le vin et ne paie aucun fermage pour la part de sa sœur — à quel titre, le tribunal le dira en son temps. M. Kieffer chiffrait la somme due à quatre-vingt-deux francs l'an, intérêts à quatre pour cent, et la portait sur son registre au dernier jour de chaque décembre, sous une rubrique à part.
À l'été de 1884, il résolut de faire partager la parcelle et vendre la moitié de sa femme, afin de constituer la dot de sa fille, Mlle Miriam Kieffer, alors fiancée à M. Auguste Reding, commis au greffe de Capellen. La loi lui interdisait de signifier lui-même ; il prit M. Hoscheit, de Grevenmacher, et tint à choisir le jour. C'est sur la place de Wormeldange, un matin de marché, que M. Hoscheit remit l'exploit à M. Schmit.
Trois renvois depuis : le premier pour un rapport d'expert sur les bornes ; le second à la demande du défendeur, qui vendangeait ; le troisième parce que Madame Kieffer, dont le nom venait en tête des demandeurs, ne s'était pas présentée. Le mariage de Mlle Kieffer a été remis.
Aux fêtes qui réunissaient encore les Schmit et les Kieffer à la même table, à Pâques et à la kermesse de Wormeldange, il refusait le vin qu'apportait son beau-frère, un vin sans étiquette, en vieilles bouteilles. Il ne pouvait en conscience, disait-il, le boire tant que l'instance était pendante, et il prenait de l'eau, ou de la bière de Diekirch.
Vingt ans durant, il prit son verre du soir à l'Hôtel du Commerce, parmi les voyageurs de commerce, westphaliens pour la plupart depuis que les fourneaux sont éteints. L'un d'eux, placier en rails pour une maison de Dortmund, se plaignait presque chaque hiver du prix du minerai suédois comme d'autres se plaignent de la pluie, et demandait à M. Kieffer, par-dessus la table, pourquoi le Luxembourg ne savait se rendre utile à personne. M. Kieffer ne répondait pas. Il buvait, à en croire le patron, un moselle blanc dont il taisait le nom, tiré d'une bouteille sans étiquette qu'on lui gardait sur la plus basse étagère, et qui figurait sur la note sous l'intitulé : « vin, la bouteille, 1 fr. 20 ».
Les cafés de notre ville ont un mot pour ce qui est beau à voir et bon à rien. M. Kieffer n'avait pas le goût de l'argot. Il s'en servit une fois, à notre connaissance, à propos des terrasses de son beau-frère, ces murs qu'Henri Schmit avait remontés à la main l'hiver précédent, pierre après pierre, le long de la pente : « Phosphoreg », dit-il. Dans la semaine, on le répétait à Wormeldange.
On l'appela, la dernière semaine de janvier, rue de l'Alzette, dans une maison dont les locataires — le fondeur Nicolas Thein, sa femme et leurs quatre enfants — étaient partis pour Anvers au jour de l'an en devant deux termes. Le propriétaire requérait la saisie de ce qui restait. Il gelait dur. Poêles froids depuis quinze jours, deux carreaux brisés à l'étage : M. Thill, présent comme témoin, proposa de remettre l'inventaire au dégel et de fermer la maison en attendant.
M. Kieffer ne voulut rien entendre. Ce qui reste dans une maison vide, dit-il, s'en va tout seul pour peu qu'on lui laisse huit jours.
Quatre heures dans les pièces sans feu, au jour des fenêtres. Il y porta entre autres : une table, sapin ; deux chaises, dont une cassée ; un bois de lit sans literie ; une boîte en fer-blanc contenant des papiers sans valeur ; une ardoise d'enfant. Le tout écrit sans gants, comme toujours, car il tenait que la main est plus juste ainsi. Puis il ferma les deux portes, emporta la clef, et constitua gardienne des effets la voisine, la veuve Reuter, qui signa d'une croix.
Le samedi, il s'alita pour ne plus se relever. Le docteur Schaack le soignait. Il mourut le mardi, le onzième jour, vers six heures du matin. Le procès-verbal de la rue de l'Alzette, achevé et signé, était dans sa sacoche ; la copie, de sa main, dans la boîte à cigares de son bureau, avec toutes ses copies rangées par ordre de date depuis 1866.
Ses affaires ont été trouvées en ordre, hors les créances sur les deux fonderies. Le total en figure au crayon, de sa main, sous le tarif imprimé : 1 184 francs 35 centimes. Le chiffre a été corrigé, de la même main, de quarante centimes ; l'auteur de ces lignes ignore à quelle date et dans quel sens. Les liquidateurs en ont été avisés.
Les obsèques ont été célébrées jeudi à Saint-Joseph par M. le doyen Kremer. Derrière le cercueil marchaient le juge de paix, M. Wilhelm, avec le greffier et les commis du tribunal, puis les huissiers de Bettembourg et de Capellen, et ceux des membres du conseil communal qui se trouvaient en ville. Les commis tenaient les cordons du poêle. Le boucher Weber était là, on l'a dit, et quelques autres dont les noms ne sont pas inconnus du tribunal. Ils se tenaient au fond.
Il laisse sa veuve, Madame Lilian Kieffer née Schmit ; sa fille, Mlle Miriam Kieffer ; et son fils, M. Charles Kieffer, de New York, dont on est encore sans nouvelles. En l'absence du fils, le deuil était conduit par le cousin du défunt, M. Mathias Kieffer.
Au repas qui suivit, dans la Grand-Rue, il y avait une caisse de vin de Wormeldange sans étiquettes, arrivée la veille au soir par le messager de la Moselle, adressée à Madame Kieffer de la main de son frère. Elle ne contenait pas de lettre, et le vin a été bu. Nous ignorons si M. Henri Schmit assistait lui-même à la messe de Saint-Joseph.
Divers meubles de la maison, parmi lesquels une armoire en noyer, seront offerts, selon le désir de la veuve, à la première vente publique qui suivra l'inventaire.
Ainsi que le Code le prescrit lorsqu'un officier public meurt en charge, les scellés ont été apposés sur l'étude de M. Kieffer le matin même du décès, avant neuf heures, par M. Wilhelm, juge de paix, assisté du greffier, en présence de M. Thill, chargé de l'intérim. La cire fut prise dans la boîte du défunt, posée sur le bureau. On trouva la plume là où il la posait toujours, à côté du registre. Parmi les papiers en attente d'inventaire figure le dossier Kieffer contre Schmit, renvoyé à l'audience d'avril, à Grevenmacher.