Le Péage de la Balize

L'arrêté existe. Il est rédigé à l'été 1802, de la même main et sur le même calcul qui avaient envoyé Richepanse à la Guadeloupe au mois de mai : l'abolition de 1794 révoquée, les habitations restituées, la colonie ramenée à ce qu'elle valait en 1789. Il n'attend qu'une signature.
À côté, sur la table, les dépêches de Leclerc. La fièvre, encore la fièvre, et l'arithmétique de la fièvre : des bataillons débarqués au complet en février qui n'alignent plus qu'un tiers de leur effectif en juillet. Le Premier consul lit, et ne signe pas. Sous le même sceau part autre chose : un arrêté qui confirme l'abolition à Saint-Domingue et érige la constitution de Louverture de 1801 en loi impériale ; Christophe et Dessalines, déjà soumis, sont confirmés dans leur grade et dans leurs terres. Louverture, lui, ne revient pas. Il meurt dans le Jura en avril 1803, auteur d'une constitution que la France vient d'adopter, dans une cellule qu'elle vient de choisir de ne pas ouvrir.
La facture tombe aussitôt. Les armateurs de Nantes et de Bordeaux, qui avaient armé pour une traite sucrière restaurée, ont armé pour rien ; les planteurs antillais de l'entourage de Joséphine comprennent qu'ils ont perdu, et le disent dans tous les salons de Paris. Dans la plaine du Nord, les cultivateurs ne retourneront à l'atelier à aucune condition, et le sucre se fixe autour du tiers de la récolte de 1789. Bonaparte garde sa colonie et perd le parti qui la voulait.
1803–1815Le traité qui achète les Américains
En avril 1803, Barbé-Marbois arrive avec les registres et la proposition évidente : vendre le tout, soixante millions de francs, les Américains ont des banquiers et la France a une guerre. Bonaparte refuse. Les Antilles tenues, la Louisiane redevient grenier et chantier de bois, et une colonie vendue ne se réoccupe pas. Il ne concède que l'argument naval : acheter les Américains plutôt que les combattre.

Livingston et Monroe obtiennent donc exactement ce que Jefferson avait autorisé, rien de plus : la rive orientale du Mississippi, la libre navigation à perpétuité, un droit d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans inscrit dans un traité au lieu de dépendre de l'humeur d'un intendant espagnol, pour deux millions de dollars. Le Sénat ratifie en novembre, à quatre voix. Le Kentucky et le Tennessee votent contre : ils voulaient le port, ils le voudront encore quarante-six ans.
Deux millions de dollars, c'est le septième de ce qu'aurait rapporté la liquidation, et la Grande-Bretagne déclare la guerre le 18 mai. La France comble l'écart en gageant des recettes plutôt que du sol. Baring & Co. de Londres et Hope & Co. d'Amsterdam avancent quelque quarante millions de francs sur les douanes de la Nouvelle-Orléans et du Cap, à un escompte que les hommes du Trésor jugent usuraire et signent tout de même ; les procurations courent depuis mai. L'effet est au sol en moins d'un an. Les maisons qui servent un emprunt londonien veulent des agents là où les droits se perçoivent, et en 1805 un parti commerçant britannique siège au cabildo d'une colonie française en guerre contre la Grande-Bretagne. Les trois mille hommes du général Victor, qui s'équipaient à Flessingue pour la prise de possession formelle, ne partiront jamais. Les bataillons sont dissous à l'automne.
La possession est donc prise par un préfet sans troupes. L'Espagne livre au Cabildo le 30 novembre 1803, à la date prévue, et Pierre Clément de Laussat gouverne par décret, imprimé dans Le Moniteur de la Louisiane, quatre pages, en français, fondé en 1794 par un réfugié de Saint-Domingue. Il gouverne avec les notables créoles qui avaient pétitionné pour la réunion, entretient les compagnies espagnoles sur l'argent mexicain jusqu'à ce qu'il cesse en 1808, puis finance la colonie sur la seule ressource que la géographie lui offre : un droit de transit de deux et demi pour cent, levé à la Balize sur les produits américains qui descendent le fleuve. Une maison de péage en brique s'élève aux passes en 1805. Tout ce qui suit est une querelle autour de ce bâtiment.
Sa garnison arrive de Saint-Domingue en 1804 et en 1805 : deux régiments noirs encadrés par les officiers de Christophe, seules troupes de l'hémisphère acclimatées à la fièvre qui tue les Européens en six semaines. Laussat conserve aussi l'usage espagnol de la coartación, le rachat de soi par acomptes, parce que les rôles de milice dont il dépend se remplissent des hommes qu'elle a affranchis, près de deux mille à la Nouvelle-Orléans depuis 1771.
Une escadre venue de la Jamaïque enlève la Balize en 1806 et tient les passes six ans. Elle ne peut pas prendre le pays : les irréguliers sont ravitaillés par voie de terre depuis La Havane, les régiments antillais ne meurent pas de l'été, et l'intérieur cesse simplement de payer. À l'hiver 1806, le prix de la farine du Kentucky, tracé à la craie sur une porte de la rue Tchoupitoulas, double en onze jours. Les passes reviennent à la paix générale, échangées contre Malte et les îles à sucre, et seulement contre une clause de navigation de la nation la plus favorisée pour le pavillon britannique, qui survivra au siècle. Restent une couche marchande écossaise et liverpoolienne, une chapelle protestante, et onze années pendant lesquelles personne, à Paris, n'a rien gouverné ici.
Entre-temps ressort l'ultimatum de septembre 1800, qui réclamait les Florides en même temps que la Louisiane. La Nouvelle-Orléans occupe Mobile en 1810 et Pensacola en 1812, l'autorité espagnole se défaisant et les flibustiers de Baton Rouge visant le même terrain. La guerre anglo-américaine de 1812 se joue au nord, sur l'enrôlement forcé et sur le Canada, et s'achève à Gand sans que la carte bouge ; nulle bataille de la Nouvelle-Orléans, les Britanniques étant assis à l'embouchure depuis 1806 et les Américains n'ayant aucune raison d'aller délivrer une ville française. Ce que les Américains retiennent de la décennie tient dans la maison de péage : le Golfe est une frontière douanière étrangère. Les capitaux qui, ailleurs, auraient acheté la Louisiane creusent l'Érié, l'argent de Baring et de Hope employé à ouvrir un fossé jusqu'à Albany, et en 1830 les produits du pays de l'Ohio ont vers l'est une route qui n'acquitte aucun droit français. New York devient l'entrepôt du continent, et le reste.
1816–1845Peuplée par l'exil, tenue par charte
La Restauration expédie au loin ce qu'elle ne peut pas garder chez elle. Officiers à demi-solde et proscrits bonapartistes descendent le Mississippi par dizaines de milliers ; les hommes du Champ d'Asile, qui dans une autre suite mouraient de faim sur la Trinité, ont cette fois un pavillon vers lequel faire voile. Viennent après eux des congrégations réfractaires, des paysans alsaciens et rhénans à qui l'on vend la traversée bon marché, les neuf mille réfugiés de Saint-Domingue chassés de Cuba en 1809. À partir des années 1830, les Irlandais arrivent pour les digues et les canaux, qui les tuent. La loi foncière de la colonie offre la pleine propriété sur la rivière Rouge et les prairies des Attakapas à des prix qu'un curé de paroisse sait expliquer, et le clergé comme les agents fonciers l'expliquent au Bas-Canada : l'émigration canadienne tourne vers le sud, le long du fleuve, au lieu de filer vers les filatures de Nouvelle-Angleterre. Peut-être un million de francophones en 1850, dont bien peu venus de France.
Au-dessus de l'Arkansas, la France ne met garnison nulle part et ne vend rien. Une Compagnie du Missouri à charte, calquée sur la Compagnie de la Baie d'Hudson, afferme la fourrure, le plomb du Missouri et le sel de Sainte-Geneviève aux maisons Chouteau de Saint-Louis, contre une redevance à la Nouvelle-Orléans et la charge des présents aux Indiens. Un traité d'alliance fait des Osages un État client et un glacis sur l'Arkansas : poudre, fusils, missions catholiques, familles d'officiers métis, et des armes qui passent vers l'ouest jusqu'aux Comanches. Les Osages acceptent le marché les yeux ouverts, l'autre terme étant, à l'est, la colonisation sans conditions ; il leur achète trente ans, pas davantage. Au nord de la rivière, les titres restent de papier, et à partir des années 1830 les Américains les squattent en nombres qu'aucun commis de la compagnie ne tient plus.
En bas, le delta prospère sur le droit de transit et sur le sucre, et le sucre se fait par des esclaves sous loi française, avec des habitudes espagnoles attachées. Les artisans de couleur libres (charpentiers, ferronniers, ébénistes, tailleurs) achètent des biens, achètent des parents, tiennent des grades dans la milice, parce que le gouvernement a besoin de la milice depuis le jour où il s'est trouvé sans armée. La panique de 1837 traverse le fleuve sous forme de papier coton américain et emporte la moitié des maisons de commission de la levée ; les Écossais de Tchoupitoulas y survivent, leurs correspondants de Londres étant les détenteurs de la dette coloniale.
1846–1852La guerre, le décret, le refus
L'administration Polk veut un corridor vers le Pacifique à travers le pays du Missouri et ne peut pas l'acheter ; le droit de la Balize est un grief américain depuis deux générations. La guerre du Mississippi s'ouvre en 1846. Dans la haute vallée, les armes américaines emportent tout : Saint-Louis tombe dès la première campagne, les postes de la Compagnie sont pris ou abandonnés, l'alliance osage est rompue, et le glacis est démonté ensuite par des commissions de traité qui paient la terre en annuités. Le delta est un autre problème. Passes fortifiées, ravitaillées depuis La Havane et le Cap, tenues par les régiments antillais : on ne les affame pas, et une tentative amphibie sur la Balize échoue en 1848 avec de lourdes pertes. Le traité de Natchez, en 1849, donne aux États-Unis tout ce qui est au-dessus du Missouri et de la Platte, plafonne par traité le droit de transit à deux et demi pour cent, et laisse à la France l'embouchure du fleuve du continent. Le plafond est gravé au linteau de la maison de péage reconstruite, seul monument que l'une ou l'autre partie ait élevé.

Le décret Schoelcher arrive au milieu de la guerre. Quelque deux cent mille personnes sont libérées en Basse-Louisiane en 1848 ; propriétés et convois d'esclaves filent vers l'ouest et vers le nord, de vitesse avec les affiches. Les paroisses sucrières tentent une sécession des planteurs cet hiver-là et sont matées en dix semaines par la milice de couleur libre et les bataillons noirs antillais, c'est-à-dire par les seules troupes de l'État. L'indemnité, au tarif antillais, atteindrait quatre-vingt-quatorze millions de francs ; Paris, en guerre puis en révolution, n'en versera jamais qu'une fraction, les vieilles maisons sucrières sombrent, et les courtiers qui avaient racheté leur papier à dix-neuf sous deviennent les plus riches de la levée. Les officiers qui ont sauvé la colonie de ses propres planteurs ne pourront plus, ensuite, être tenus hors de son assemblée. Ils n'en sont pas tenus.
La nouvelle du coup d'État de Louis-Napoléon parvient à la Nouvelle-Orléans en janvier 1852. L'assemblée, qui applique depuis trois ans une émancipation décrétée par Paris puis abandonnée par lui, refuse le serment et se déclare république légitime en Amérique. Le Moniteur, cinquante-huit ans d'âge, imprime la déclaration en pleine une, à la place qu'avait tenue le premier décret de Laussat. Saint-Domingue et la Guadeloupe fédèrent aussitôt, la Martinique après un an de querelles. Paris ne peut traverser un Atlantique qu'il ne contrôle pas et se contente d'un traité de commerce en 1855. La Fédération française d'Amérique fait asseoir dans ses chambres les fils et les petits-fils des affranchis de la coartación quinze ans avant le quatorzième amendement, sur un suffrage censitaire et subordonné à la lecture du français, que ces mêmes hommes ont écrit.
1853–1900Le sol libre et ses contrats
Les paroisses sucrières n'ont plus de bras et l'assemblée a des principes : l'assemblée invente donc un contrat. À partir de 1854, des recruteurs patentés amènent des engagés sous engagement de dix ans, de la côte Kroo, des embarquements du Kongo par courtiers antillais, plus tard de Madras. Ils arrivent à la Balize sous la conduite des mêmes pilotes, sont menés aux mêmes cases, et sont retenus par des sanctions pénales contre la désertion et par des retenues de salaire au titre des outils, du passage et des vivres. La mortalité des traversées est assez forte pour que le consul britannique en fasse rapport chaque année, et pour que la Fédération réponde chaque année que ces hommes sont libres. Le Moniteur imprime les listes d'arrivée sur la page qui fait face à ses éditoriaux contre le Mississippi. Le trafic est plafonné dans les années soixante-dix sous la pression des traités britanniques et s'éteint dans les années quatre-vingt-dix, quand la main-d'œuvre haïtienne et américaine revient moins cher qu'un contrat.
De l'autre côté du fleuve, la rupture américaine vient tôt. Le sol libre est désormais à quelques centaines de mètres à l'ouest des paroisses cotonnières, la route des fugitifs est une route de paperasse, et les actes de rachat de soi sont enregistrés et honorés par les tribunaux de la Fédération. Quand la Nouvelle-Orléans refuse une demande d'extradition en 1858, les États cotonniers, coupés du Golfe et saignés de leur main-d'œuvre, s'en vont. La guerre est plus courte que la nôtre et plus désespérée ; la Fédération ferme le Golfe et bloque aux côtés de l'Union, et se fait payer à la paix de 1866 par un règlement de frontière sur la Sabine, un dépôt de charbon sur le détroit de Floride et une union tarifaire. L'émigration noire vers l'ouest, par le fleuve, commence alors et ne s'arrête plus.
Ceux qui ont gagné 1849 ne l'accueillent pas volontiers. La classe politique, métissée et susceptible sur ce point, oppose aux arrivants américains des lois de résidence, une police de quartier et un suffrage par lequel ses propres grands-pères étaient passés de justesse ; aux Haïtiens, compatriotes selon la loi fédérale, on répond qu'il n'y a pas de travail ; les dockers siciliens débarquent dans les années quatre-vingt et reçoivent pire, aux émeutes de la décennie suivante. La loi scolaire de 1874 fait du français la langue d'enseignement, avec les ursulines, les ordres de Sainte-Croix et les frères canadiens, et tolère le kouri-vini dans la cour ; une génération littéraire des années quatre-vingt le met en imprimé et le normalise, ce que les écoles mettront soixante ans à ne pas remarquer.
Faute de charbon dans le delta, la Fédération vend ce qu'elle a : le fret, le raffinage, l'assurance, l'arbitrage, le crédit, et importe du charbon gallois et américain pour le brûler. En 1898, l'autorité espagnole s'effondrant aux Antilles, elle prend la garantie de sécurité de Cuba et de Porto Rico, et renfloue depuis la Nouvelle-Orléans la concession de Panamá, dont la dette devient un scandale permanent de l'assemblée. La fièvre jaune tue encore au siècle suivant ; les travaux contre le moustique mettent fin aux épidémies après 1905, et tous ceux qui ont passé cinquante ans l'ont eue.
1901–1935Le transporteur neutre et l'addition
Le pétrole sort à Jennings en 1901 et à Caddo en 1905, et le soutage quitte le charbon en quinze ans. La crue de 1912 prend onze paroisses et fait remonter la station de la Balize sur pieux de béton. Puis l'Europe entre en guerre, et la Fédération fait ce que fait un entrepôt : elle porte la cargaison de tout le monde. Elle perd plus de quatre cents navires devant les sous-marins, envoie quarante mille volontaires en France, et demeure formellement neutre, les États-Unis, tournés vers l'Atlantique, jamais annexés au Golfe et en rivalité commerciale ouverte avec la flotte créole, ne trouvant chez eux personne pour porter l'intervention en 1917. Sans armée américaine, le front occidental s'achève en 1919 sur un épuisement négocié. Brest-Litovsk tient à l'est, l'Alsace-Lorraine est partagée, il n'y a pas d'article de culpabilité ni de réparations dignes du nom. La Nouvelle-Orléans sort de la guerre créancière de Paris et de Londres.

La prohibition arrive en 1920 et fait de ce port le port mouillé à deux jours de descente d'une république sèche, avec l'argent de la contrebande et la police corrompue que cela suppose.
En avril 1927, le fleuve passe partout à la fois. La dynamite en aval de Poydras est mise à feu pour sauver la ville, comme chez nous, mais l'ordre porte ici la signature d'un ministère souverain, comptable devant les paroisses noyées de Saint-Bernard et de Plaquemines ; une barque quitte le palais de justice avec le registre paroissial dans un sac à farine. L'assemblée renverse le ministère en septembre. La Commission fédérale du Fleuve reçoit charte en 1928, avec un fonds d'indemnisation inscrit dans la loi ; et comme tout ce qui est au-dessus du Missouri et de la Platte est américain depuis Natchez, elle doit négocier d'égal à égal avec Washington les déversoirs et les relevés d'échelle. Premier organe technique permanent entre les deux républiques.
Le krach vient à l'heure, rien dans ce monde n'ayant touché au crédit de New York. L'effondrement de l'Europe centrale, en 1931, est plus doux : point de spirale des réparations, point d'inflation de 1923 pour détruire la classe rentière. La Fédération est frappée par l'autre bord. Paris et Londres suspendent le service des dettes de guerre en 1932 et effacent le papier que les maisons de Tchoupitoulas avaient escompté, le tonnage dort à Mobile, et en 1933 la piastre louisianaise, adossée à l'argent depuis les années vingt du siècle précédent, s'arrime au dollar. Le parti profrançais parle de capitulation. Les maisons de commerce parlent d'arithmétique.
1936–1961Les guerres des autres, et la perte d'un tiers
La seconde guerre européenne n'est pas évitée, et elle n'est pas la nôtre. La paix de 1919 avait laissé debout les gains allemands à l'est et n'avait donné aucun grief revanchard à l'ouest ; le régime autoritaire et nationaliste qui en sort pousse vers l'Ukraine et la Baltique, et s'y bat contre l'Union soviétique à partir de 1938, la Pologne pour cliente, tandis que la Grande-Bretagne et la France ne mènent qu'une guerre navale et coloniale.
Cette guerre de l'est est un désastre de famines de réquisition, de déportations et de massacres, conduit cinq années durant sur les terres où vit la plus grande part des Juifs d'Europe, et les pogroms suivent les colonnes allemandes comme ils avaient suivi les armées de 1919. L'extermination industrielle des Juifs d'Europe qu'a enregistrée notre siècle n'a pas lieu dans celui-ci. Rien là-dedans n'est un cadeau que le récit ferait à quiconque : c'est la conséquence d'un régime tourné vers l'est plutôt que d'un régime bâti sur le coup de poignard dans le dos, et les morts des famines et des fusillades orientales se comptent en millions tout de même. La part de la Fédération est petite et médiocre. En 1939, la file d'attente du bureau d'immigration de la rue Royale se forme avant le jour, et l'on y apprend que le contingent annuel pour les Juifs d'Europe est de neuf cents.
L'Allemagne se retourne vers l'ouest en 1941 pour fermer l'Atlantique et prend Paris en juin. Le gouvernement français en exil, son or et son trésor s'installent non pas à Londres mais rue Royale : une république souveraine depuis quatre-vingt-neuf ans héberge la métropole dont elle a fait sécession, et l'on parle kouri-vini dans les antichambres. La neutralité s'achève en 1942, quand le Japon frappe dans le Pacifique. La Fédération se bat alors pour le pétrole du Golfe, les bases des Caraïbes et l'escorte des convois, et conscrit pour la première fois depuis 1849. La Régie fédérale des pétroles, qui avait pris d'autorité le tiers des concessions en 1938, vend à l'alliance ce qu'elle vendait à tout le monde. Aucune départementalisation n'est offerte en 1945, et aucune n'aurait pu être acceptée. La Fédération signe à San Francisco parmi les membres fondateurs.
La décolonisation se retourne ensuite vers l'intérieur. La France perd l'Indochine en 1954 et l'Algérie en 1962, et envoie vers le delta des Vietnamiens catholiques et des pieds-noirs francophones. Dans la Fédération, les députés antillais et dominguois répètent depuis 1900 que le quota sucrier s'écrit à la Nouvelle-Orléans pour la Nouvelle-Orléans ; après la crise constitutionnelle de 1959, sur le quota et sur la langue des écoles de Port-au-Prince, Saint-Domingue part par référendum en 1961, emportant le tiers de la population fédérale. La Guadeloupe et la Martinique restent ; les garanties de La Havane et de San Juan aussi. La guerre froide européenne est triangulaire : l'Allemagne, les Soviets, un Occident franco-britannique ; Washington demeure hémisphérique.
1962–2026Le Fonds, le registre, le repli
Concessions offshore à partir de 1948, part de la Régie portée à la moitié en 1956, et en 1962 un Fonds du Domaine pour recueillir les redevances, parce qu'un delta qui dépense son pétrole en traitements sera sous l'eau avant d'avoir fini de les payer. En 1965, l'électorat vote, par le seul référendum de ce genre, l'affectation annuelle de quatre pour cent des recettes de l'État aux digues et au pompage. De là vient que la défense contre les crues du delta ait, dans les années quatre-vingt-dix, une génération d'avance sur celle de ses voisins, et sa dette une génération de profondeur en plus. Quand le dollar rompt en 1971, la piastre flotte au lieu de suivre, et les dévaluations américaines deviennent des affaires de politique intérieure à la Nouvelle-Orléans.

Les vieux métiers changent d'échelle. Conteneurisation, puis données : la neutralité, l'assurance et l'écriture deviennent énormes. Le registre de la Nouvelle-Orléans passe au deuxième rang mondial, pavillon porté par des coques qui n'entrent jamais dans le fleuve, et les banques offshore gèrent l'argent américain, mexicain et brésilien jusqu'à ce que Washington s'en émeuve en 1989, en 2001, en 2009, arrachant chaque fois un traité de transparence que l'assemblée ratifie à quelques voix près. L'invention se fait ailleurs. Des États-Unis parvenus au Pacifique seulement dans les années quatre-vingt du siècle précédent concentrent leur technologie dans le corridor du nord-est ; la part de la Fédération dans l'âge numérique tient à l'atterrage des câbles, au droit de l'arbitrage et à l'électricité bon marché du Golfe.
En septembre 2018, l'ouragan Angélique touche terre à la force que les ouvrages de 1965 avaient prévue. Les digues tiennent, pour l'essentiel. La côte, non : elle s'affaisse et se sale depuis un siècle, et les canaux par où la mer entre ont été creusés par la Régie sous des licences que l'assemblée avait accordées. Aucune puissance étrangère à mettre en cause, et l'argent sort du Fonds, ce qui rend nationales à la fois la réparation et la récrimination. Le Plan de retrait ordonné, voté en 2021 et courant jusqu'en 2040, rachète et relocalise soixante et onze communautés de bayou, dont plusieurs portent les noms de concessions accordées dans les années vingt du XVIIIe siècle. Sur la route 90, les numéros de maison restent cloués aux piquets de clôture, dans des champs redevenus verts.
À l'assemblée, cette année, le calendrier du retrait dispute le temps de séance au projet de loi qui rendrait le kouri-vini pleinement coofficiel, combattu, non sans gêne, par le parti profrançais dont la légitimité remonte à la milice de 1849. Ce combat-là s'est perdu en 2003, le jour où le billet de cinq piastres a porté sa valeur en kouri-vini au revers, sous une gravure de l'assemblée de 1852 au recto.
Au bec du fleuve, les pilotes gardent encore la carte du service hydrographique punaisée près de la porte. À dix kilomètres au large de la barre actuelle, là où se tenait la maison de péage qui percevait deux et demi pour cent sur les chalands américains et paya onze années d'autogouvernement accidentel, la carte porte une petite mention en italique : submergée, position approximative.
Chacun de ces mondes a été pesé contre celui que vous venez de lire. Voici où chacun se rompt.
La France refuse la vente en 1803, perd tout de même Saint-Domingue à la révolution haïtienne, cède aux États-Unis le pays au-dessus de l'Arkansas en 1836, fait du delta un département français en 1946 et adopte l'euro en 2002.
Nous l'avons pesée la première : c'est la manière la plus propre de garder la Louisiane française et d'arriver quand même à une carte que nous reconnaissons. Elle casse dans les années 1830, et elle casse sur l'argent. Si la Louisiane était vendable en 1803, c'est qu'une guerre commençait et que le Trésor n'avait pas un écu ; la France de Louis-Philippe est solvable, elle finance la conquête de l'Algérie plus loin et plus cher, et règle dans ces mêmes années la querelle des spoliations américaines en payant vingt-cinq millions de francs plutôt qu'en cédant un arpent. Une cession de 1836 rétablit donc notre frontière réelle sans qu'aucune force l'explique, et tout ce qui suit reprend notre propre calendrier : guerre de Sécession à l'heure, deux guerres européennes à l'heure, la crue de 2005 et ses neuf cents morts. L'histoire se défendait et nous aurions pu l'écrire sans mentir. Nous avons pris l'autre route parce qu'elle fait un monde plus grand, et que celui-ci était dû.
L'armée de Leclerc brise les généraux de Louverture, l'esclavage est rétabli à Saint-Domingue, et Bonaparte garde à la fois la plus riche colonie sucrière du monde et une Louisiane pour la nourrir.
C'est la version que Bonaparte voulait, et l'arrêté de rétablissement était rédigé : il n'attendait qu'une signature. Elle échoue en 1802 et 1803, et elle échoue devant la fièvre jaune plutôt que devant un général. Des bataillons débarqués au complet en février n'alignent qu'un tiers de leur effectif en juillet, Leclerc est mort en novembre, et après la déclaration de guerre britannique du 18 mai 1803 aucun renfort de quelque taille ne traverse l'Atlantique. Nous avons gardé la moitié politique de la route : l'abolition confirmée au lieu d'être révoquée, Christophe et Dessalines confirmés dans leur grade et leurs terres, la colonie tenue par accord. La facture se paie la même année, quand les armateurs de Nantes et de Bordeaux constatent qu'ils ont armé pour une traite qui ne reviendra pas et que la récolte se fixe autour du tiers de 1789.
La Grande-Bretagne, maîtresse des passes du Mississippi depuis 1806, ne les rend jamais : la Nouvelle-Orléans devient colonie de la Couronne, anglophone, puis cité-État du Commonwealth sur le Golfe.
Sur les causes seules, la route tient, et nous l'avons dit en l'écartant : l'embouchure du fleuve du continent est exactement le genre de verrou que Londres garde quand elle le prend, dans la classe de Malte, et une colonie française incapable de défendre sa propre barre n'a rien à opposer à une escadre de la Jamaïque. Nous avons refusé pour une question d'usage. Une Nouvelle-Orléans anglophone dans un monde anglo-américain s'écarte du nôtre moins qu'une fédération francophone sur le Golfe, et le petit écart ne valait pas onze tranches de conséquences. Ce qui a survécu, c'est l'occupation elle-même, six ans, et son prix de sortie : les passes ne reviennent à la paix générale qu'en échange de Malte et des îles à sucre, et qu'avec une clause de navigation de la nation la plus favorisée pour le pavillon britannique, qui survit au siècle. Les maisons écossaises et liverpooliennes de la rue Tchoupitoulas et la chapelle protestante sont ce que la route a laissé en se refermant.
La France se sert de la Louisiane pour enfermer définitivement les États-Unis à l'est des Appalaches, tenant la ligne des montagnes comme frontière dure.
Nous avons pesé le continent scellé parce que c'est l'usage le plus spectaculaire qu'on puisse faire d'un Mississippi français. La branche casse entre les années 1810 et les années 1830, et ce qui la casse est une arithmétique d'hommes. La vallée de l'Ohio se remplit à un rythme qu'aucune colonie française ne peut suivre depuis une métropole qui n'a jamais envoyé de colons en nombre, et toute la force jamais réunie pour la prise de possession se réduit aux trois mille hommes du général Victor à Flessingue, qui dans ce récit n'embarquent même pas. Un mur suppose des garnisons que la France ne peut ni lever, ni payer, ni acclimater. Nous avons bâti la version que le terrain autorise : un trans-Mississippi disputé, tenu par compagnie à charte, alliances clientes et droit de transit, et une guerre des années 1840 que la France perd au-dessus du Missouri et survit en dessous.
La Louisiane se déclare indépendante dans les années 1810 ou 1820, avec les républiques hispano-américaines, et prend sa place tôt comme État créole du Golfe.
La date séduit : l'hémisphère entier se descelle en ces années, et la colonie est déjà gouvernée par décret depuis une imprimerie. L'affaire échoue dans les années 1820 sur deux points qu'aucune volonté ne corrige : la population manque, et la flotte n'existe pas. Une république proclamée alors n'a ni armée propre ni marine pour tenir les passes ; elle est achetée ou occupée en dix ans par les États-Unis ou par la Grande-Bretagne, au plus prompt. Nous avons différé le même geste jusqu'en 1852, quand les hommes sont là, quand un coup d'État à Paris a dépouillé la métropole de toute légitimité, et quand l'émancipation a déjà produit une classe politique pourvue de biens, de grades et de quelque chose à perdre. Une indépendance qui dure demande un corps électoral ; dans les années 1820, il n'y en a pas.
La Fédération obtient d'États-Unis reconnaissants le Texas jusqu'à la Nueces, en paiement de la fermeture du Golfe et du blocus mené aux côtés de l'Union.
Le service rendu est réel et le prix demandé à la paix est une question légitime : nous l'avons pesée. Elle casse dans les années 1860 sur ce que font les grandes puissances victorieuses. Des États-Unis qui viennent de passer quatre ans à détruire une sécession ne règlent pas une dette de reconnaissance en territoire continental, et moins encore en territoire contigu à une république étrangère qui vide leur main-d'œuvre par-dessus le fleuve. Nous avons ramené la créance à ce que Washington pouvait concéder sans débat chez lui : un règlement de frontière sur la Sabine, un dépôt de charbon sur le détroit de Floride, une union tarifaire. Voilà toute la récompense, et l'émigration noire vers l'ouest qui commence dans la même décennie vaut plus à la Fédération que la Nueces.
Les guerres de 1914 et de 1939 arrivent à notre calendrier avec nos coalitions, une armée américaine en France en 1917, et Versailles avec son article de culpabilité et ses réparations.
Garder les guerres familières est la tentation la plus forte dans une histoire qui court jusqu'en 2026, et nous l'avons examinée sérieusement avant de refuser. La branche casse à la charnière de 1917, faute de cause. Des États-Unis qui n'ont jamais pris le Golfe, jamais acquis d'hégémonie caraïbe, et qui passent le XIXe siècle en rivalité commerciale avec une flotte de fret créole, ne trouvent chez eux personne pour porter deux millions d'hommes en France ; sans eux, le front occidental s'achève en 1919 sur un épuisement négocié. Sans Versailles, ni spirale des réparations, ni inflation de 1923, et un effondrement centre-européen plus doux en 1931. La seconde guerre qui suit n'est pas la nôtre : elle regarde vers l'est, et la catastrophe qu'elle produit est faite de famines, de déportations et de massacres sur les terres où vit la plus grande part des Juifs d'Europe, comptés en millions tout de même.
Napoléon, ou à son défaut Joseph, achève sa vie non pas à Sainte-Hélène mais à la Nouvelle-Orléans, empereur exilé à l'embouchure d'un fleuve français.
Nous l'avons pesée, et elle meurt en 1815, dans la semaine qui suit Waterloo, sur une question de garde. La Grande-Bretagne dispose de sa personne et choisit Sainte-Hélène précisément pour sa distance d'avec tout ce qui est français ; une colonie du Golfe pourvue d'une garnison amicale et d'une presse est la dernière adresse que l'Amirauté aurait accordée. Rien de cette route ne subsiste comme bifurcation. Elle subsiste comme peuplement : les officiers à demi-solde et les proscrits bonapartistes descendent le Mississippi par dizaines de milliers, et les hommes du Champ d'Asile, qui chez nous mouraient de faim sur la Trinité, ont ici un pavillon vers lequel faire voile et une loi foncière qu'ils savent lire.
Bonaparte vend en 1803 la Louisiane entière à la Grande-Bretagne plutôt qu'aux États-Unis, et l'Union ne franchit jamais le Mississippi.
Nous l'avons pesée parce que l'acheteur qui avait de l'argent en 1803 était Londres, non Washington. Elle casse dans la saison même où elle s'ouvre. La Grande-Bretagne ne paie pas soixante millions de francs une côte que sa marine compte fermer par blocus dans l'année, et Bonaparte, à quatre jours d'une guerre qu'il voit venir, ne livre pas un grenier à son ennemi contre une monnaie qui financera la flotte chargée de le bloquer. Au-delà de l'arithmétique, la vente supprime le Golfe francophone avant qu'il existe, seule chose que cette histoire soit faite pour suivre. Nous n'en avons gardé que l'ombre : les maisons de Londres et d'Amsterdam qui prêtent sur les douanes de la Nouvelle-Orléans placent tout de même leurs agents au cabildo, sans acheter le pays.