La Commission Loris-Melikov

Sur le quai du canal Catherine, une plaque de laiton dit qui est mort à la place du tsar Alexandre II ; à l'aéroport de Petrograd, on change encore des roubles convertibles.
Une salle d'assemblée vide du XIXe siècle, aux bancs de bois incurvés et au fauteuil de présidence inoccupé, éclairée par une pâle lumière d'hiver venue de hautes fenêtres donnant sur un canal enneigé.
00:00 / 30:03
Le 1er mars 1881 (13 mars du calendrier occidental), les bombes de la Volonté du peuple frappent la voiture d'Alexandre II sur le quai du canal Catherine à Saint-Pétersbourg. La bombe de Nikolaï Ryssakov endommage la voiture et tue un Cosaque de l'escorte et un garçon ; le tsar en sort indemne. Ignati Grinevitski lance alors une seconde bombe à ses pieds, qui les blesse mortellement tous les deux. Alexandre II meurt l'après-midi même au palais d'Hiver, alors que le rapport de réforme signé de Loris-Melikov attend encore le Conseil des ministres. Six semaines plus tard, Alexandre III publie le Manifeste sur l'autocratie inébranlable, et Loris-Melikov démissionne.

Sur le quai du canal Catherine, dans la ville qu'on appelle aujourd'hui Petrograd, une petite chapelle porte une plaque de laiton qui rappelle deux morts et une survie. Le 13 mars 1881, sur ce quai, ont péri un Cosaque de l'escorte impériale et un garçon venu de la foule. Le tsar Alexandre II, à qui les bombes étaient destinées, s'est relevé du pavé couvert de contusions. Dans l'histoire que nous connaissons, la seconde bombe a éclaté à ses pieds, et il est mort l'après-midi même dans son palais, alors qu'une réforme signée de sa main le matin se trouvait encore dans la serviette de son ministre de l'Intérieur. Voici l'histoire de ce qui est sorti de cette serviette.

1881–1882La signature et le gibet

Il est un peu plus de deux heures de l'après-midi. Contre la rambarde du canal, un étudiant, Ignati Grinevitski, attend le retour de la voiture du tsar, partie à la revue des troupes ; il tient une bombe de cinq livres emballée comme un colis. C'est une voiture fermée, à caisse blindée, avec un Cosaque à côté du cocher et six autres à cheval derrière. Son itinéraire n'a rien de secret. Les conjurés savent que, pour rentrer, le tsar passe soit par le canal, soit par la rue où leur mine est enfouie sous une fromagerie. Aujourd'hui, c'est le canal.

Une cave en brique aux étagères chargées de meules de fromage et de tonneaux, où une lanterne posée au sol éclaire l'ouverture d'un tunnel fraîchement creusé dans le mur.
Une cave en brique aux étagères chargées de meules de fromage et de tonneaux, où une lanterne posée au sol éclaire l'ouverture d'un tunnel fraîchement creusé dans le mur.

Vers deux heures et quart, Nikolaï Ryssakov jette la première bombe sous les roues, et le claquement porte sur la glace. L'arrière de la voiture vole en éclats. Un Cosaque et un garçon tombent sur la neige tassée et ne se relèvent plus ; c'est pour les voir qu'Alexandre, indemne, met pied à terre. Grinevitski lance une demi-seconde trop tard. Sa bombe éclate au milieu des chevaux de l'escorte, et non aux pieds du tsar, et renverse ensemble l'étudiant, plusieurs cavaliers et l'empereur. Contusionné, en sang, Alexandre est hissé dans un traîneau de police qui le ramène vivant au palais. Grinevitski meurt le soir à l'infirmerie des écuries de la cour. L'escorte n'avait pas grossi, l'itinéraire n'était pas moins prévisible : le second homme a mal minuté son geste.

La signature du matin tient. Alexandre l'avait donnée après une longue hésitation, au bas du rapport où son ministre de l'Intérieur, Mikhaïl Loris-Melikov, proposait d'associer des élus à la rédaction des lois, et il avait fixé un conseil des ministres à quatre jours de là. Le 20 mars, devant ce conseil, Constantin Pobiedonostsev attaque le projet comme un premier pas vers une constitution ; l'héritier se range à son avis. Raide dans son fauteuil, l'empereur soutient son ministre. Quelques jours plus tard, le journal du gouvernement publie l'annonce. Des hommes élus par les zemstvos, ces conseils de province et de district, et par les conseils municipaux siégeront avec voix consultative dans des commissions chargées de rédiger les lois, sur les sujets que le tsar choisira. L'initiative d'une loi leur est refusée. À Moscou, le journal de Katkov met en garde contre les « jeux parlementaires » ; les feuilles libérales, elles, impriment des adresses de remerciement.

Dans sa cellule, Ryssakov parle, et les arrestations qui suivent ses interrogatoires vident en quinze jours les appartements des conjurés. Les gendarmes découvrent sous la fromagerie la mine scellée, en état de servir. Ils prennent aussi la femme qui avait dessiné l'emplacement des lanceurs et donné le signal. La Volonté du peuple avait survécu à une mine posée sous le mauvais train, à de la dynamite placée sous la salle à manger du palais. Un camarade qui a peur suffit à la perdre.

Un tribunal spécial condamne cinq accusés, parmi lesquels le chef du complot, arrêté deux jours avant l'attentat, et Ryssakov lui-même. Les adresses de remerciement se changent en recours en grâce, qu'Alexandre rejette : sur le quai sont morts un soldat et un enfant, et en 1866 il avait fait pendre l'homme qui avait tiré sur lui. Cinq semaines après le canal, les cinq sont pendus sur un champ de manœuvres de la capitale.

Une sixième, Guessia Gelfman, est enceinte, et le nouveau public fait d'elle sa première cause. Des bureaux de zemstvo qui écrivaient pour savoir comment leurs délégués seraient désignés écrivent désormais pour demander sa vie, et sa peine est commuée. On ignore ce que devint son enfant.

Dans la semaine qui suit Pâques, à Elisavetgrad, ville à grains du Sud, une rixe de taverne tourne à l'attaque des boutiques et des maisons juives. Le 7 mai éclate à Kiev un pogrom, une émeute contre les Juifs, qui gagne pendant trois jours les villages ; c'est le propre ministère de Loris-Melikov qui ordonne à la police et à la troupe de le réprimer. Les officiers locaux ont d'abord laissé faire ; combien de temps, la question reste ouverte. Ce qui change tient à la semaine suivante. Le 11 mai ne paraît aucun manifeste sur l'autocratie inébranlable, aucun ministre ne démissionne, aucun successeur n'arrive au ministère de l'Intérieur avec une ligne officielle qui accuse les Juifs. L'été et l'automne durant, les conseils se réunissent en session extraordinaire pour élire leurs délégués. Ceux-ci arrivent dans la capitale la dernière semaine de janvier 1882.

1882–1889La Commission, sept hivers durant

Le rescrit n'accorde à la Commission qu'un pouvoir, celui de conseiller, et il en remplit les bancs avec des corps qui existent déjà : cela décide de qui siège. Chaque conseil envoie qui il veut. Dans les assemblées de zemstvo, des députés paysans siègent à côté de la noblesse ; à la Commission, aucun siège ne leur est réservé, et les conseils envoient des propriétaires, des médecins, des avocats. Faute de zemstvos, les provinces de l'Ouest n'envoient personne, et le Caucase pas davantage. C'est là que Loris-Melikov, un Arménien, s'est fait un nom de général. Il préside désormais une réforme qui ne peut atteindre le pays qu'il connaît le mieux.

Une meule de foin calcinée et fumante dans un champ enneigé au crépuscule, avec un village d'isbas et une silhouette lointaine vue de dos.
Une meule de foin calcinée et fumante dans un champ enneigé au crépuscule, avec un village d'isbas et une silhouette lointaine vue de dos.

C'est au Nouvel An, par un colporteur, que la nouvelle parvient à l'ancien d'un village de la province de Tambov. Fiodor, qui a quarante-quatre ans cet hiver-là, lit l'imprimé lentement. En un mois, le village a tranché sur ce qu'elle veut dire. Le tsar, raconte-t-on, a convoqué les maîtres dans la capitale pour partager leurs terres : c'est le partage noir, la redistribution générale que les paysans attendent depuis l'émancipation de 1861. Les voisins de Fiodor cessent de payer les annuités de rachat, versées chaque année pour ces terres, et ils attendent. Dans toutes les provinces des terres noires, la même rumeur court plus vite que la police. La première session d'hiver s'ouvre sur des rapports de paiements refusés et de meules incendiées.

Donner la terre, les délégués ne le peuvent pas ; le rescrit ne leur permet même pas de la demander. Ils donnent de l'argent. Supprimée par étapes, la capitation a disparu en 1885, et les annuités baissent. Pour payer tout cela, les délégués approuvent un monopole d'État sur la vodka, dix ans plus tôt que chez nous, une accise relevée sur le sucre et le tabac, des emprunts intérieurs. Au village de Fiodor, les annuités diminuent l'hiver même où la bouteille renchérit à la taverne. La Commission siège chaque hiver, sept sessions en 1889, et imprime ses rapports ; dans les bureaux de village, des commis les lisent à voix haute.

À Elisavetgrad, Rivka, veuve de trente-huit ans, vend du drap aux villages depuis une charrette. Elle passe le reste de 1881 à rebâtir une boutique pillée. Ses villages, elle les garde : les règlements de mai 1882, qui interdisaient aux Juifs toute nouvelle installation à la campagne et auraient mis fin à ses tournées, ne sont jamais promulgués ici. Les autres drapiers de la ville gardent leur rancœur, d'autant plus aiguë qu'elle ne trouve pas où aller. La vague d'émeutes s'éteint au cours de 1882, autour d'une centaine d'incidents, contre plus de 250 dans notre histoire. Les départs continuent. En 1886, le fils aîné de Rivka s'embarque pour l'Amérique ; l'émigration juive hors de l'empire atteindra environ les trois cinquièmes du flux que nous connaissons.

Plus tard dans l'année 1882, Alexandre fait couronner impératrice son épouse morganatique. L'entourage de l'héritier se retire des affaires de la cour, et l'affront fait à la famille se confond désormais pour lui avec sa haine de la Commission. La loi de succession écarte toujours le fils de l'impératrice. Au-dehors, la Russie accepte en 1885 l'union de la Bulgarie plutôt que de la défaire, et la ligue des trois empereurs est renouvelée en 1887. L'Allemagne ne ferme jamais sa Bourse aux emprunts russes, et ses banques continuent de payer les chemins de fer de la Russie.

Les restes de la Volonté du peuple impriment des tracts qui dénoncent dans la Commission une imposture ; les étudiants sont moins nombreux à les lire. Une seconde bombe réussie, en 1882 ou 1883, a été envisagée puis écartée faute de lanceurs, car les étudiants qui l'auraient portée briguent des postes de secrétaire dans les zemstvos. En 1889, Alexandre II meurt. La Commission passe au fils qui s'était rangé contre elle en 1881.

1889–1906Le budget au grand jour

En 1889, Alexandre III monte sur le trône. Abolir la Commission lui aliénerait tous les zemstvos dès sa première année, après sept sessions imprimées et la disparition de la capitation, et les villages mettent la baisse des annuités au crédit des délégués. Il la garde donc, et la bourre de membres nommés jusqu'à ce que les élus deviennent minoritaires sur leurs propres bancs.

Là où les zemstvos manquent, il a les mains libres. Un décret russifie les provinces de l'Ouest au début des années 1890, et toute perspective d'y voir naître des conseils s'éteint. Dans les lycées et les universités, les élèves juifs se heurtent à des quotas ; en 1891, les Juifs de Moscou sont expulsés. La Commission proteste, noir sur blanc, sans pouvoir bloquer une seule ligne.

La famine de 1891–1892 lui donne un combat à mener. Pour acheter de l'or, le ministère des Finances forçait les exportations de grain. Dans ses rapports sur les secours, la Commission met les districts affamés en regard des tableaux d'exportation, et obtient en 1892 un examen formel du budget, toujours consultatif. Les propriétaires qui y siègent adoucissent le tarif de 1891 et repoussent l'étalon-or à 1900, avec une parité de compromis. Le ministère bâtit toujours des usines, plus lentement, et avec plus d'argent allemand que français. L'industrie lourde en sort plus maigre, et c'est ici que commence la pénurie d'obus de 1914.

Alexandre III signe en 1891 un accord politique avec la France ; la convention militaire qui suivait dans notre histoire exigerait des emprunts. Il faudrait désormais les défendre dans des rapports imprimés, tant que le capital allemand reste ouvert. À la mort du tsar, en 1894, la convention n'est toujours pas ratifiée. Son fils hérite des mains libres entre l'Allemagne et la France.

Le jeune tsar repousse en 1895 la supplique d'un zemstvo de province qui réclamait des pouvoirs législatifs. Au-dehors, le budget imprimé fait son œuvre. En 1901, un homme d'État japonais de la vieille génération vient dans la capitale proposer la Mandchourie contre la Corée ; le ministre des Finances et les délégués de la Commission chargés des finances, qui ont lu ligne à ligne le coût du chemin de fer de l'Est, appuient l'échange. Une concession forestière sur le fleuve frontalier meurt en commission, et avec elle la guerre contre le Japon en 1904 et la flotte coulée dans les détroits. La Russie garde Port-Arthur et sa voie ferrée à travers la Mandchourie. En 1910, le Japon annexe la Corée.

Rien dans ce monde n'empêche le pogrom de Kichinev, à Pâques 1903 : des Juifs sont tués, leurs maisons saccagées. Les émeutiers, cette fois, sont poursuivis.

Les soulèvements paysans de 1902, puis les grèves de 1903 à 1905, ne trouvent ni guerre perdue à reprocher, ni massacre aux portes du palais autour duquel se rallier ; la mauvaise récolte de 1905 fait le reste. Chaque fois, le gouvernement n'a qu'un interlocuteur possible, le bloc des zemstvos à la Commission. Les lois fondamentales de mai 1906 en font une Assemblée législative. Elle vote le budget, et les ministres lui répondent de l'argent. On y ajoute une curie paysanne, collège électoral à part, et des sièges pour les provinces de l'Ouest et la Pologne russe. L'un des premiers actes de l'Assemblée assouplit les règles sur les lieux où les Juifs peuvent résider.

1907–1922La révolution s'arrête en Février

Grigori, second fils de Fiodor, a trente et un ans quand la loi de colonisation votée par l'Assemblée en 1907 lui paie le voyage de Tambov jusqu'à la steppe d'Akmolinsk. Il emporte une charrue, une femme et un droit sur des pâturages où les éleveurs kazakhs passaient l'hiver. En dix ans, Akmolinsk devient à majorité slave. En 1916, les éleveurs se soulèvent malgré tout contre les concessions et la conscription.

Une salle de classe vide aux pupitres de bois, avec un poêle de fonte froid et une pile de livres fermés à côté, éclairée par la lumière grise et pluvieuse d'une fenêtre.
Une salle de classe vide aux pupitres de bois, avec un poêle de fonte froid et une pile de livres fermés à côté, éclairée par la lumière grise et pluvieuse d'une fenêtre.

C'est dans les Balkans que finissent les mains libres. En 1908, l'Autriche annexe la Bosnie, et la Russie, à court d'obus, doit s'incliner, humiliation que la majorité panslave de l'Assemblée ne pardonne pas. Suivent une convention militaire avec la France en 1910 et un accord avec la Grande-Bretagne en 1911. L'hypothèse d'une Russie neutre en 1914 ne résiste pas à ces mêmes Balkans, où les mains libres entre l'Allemagne et la France ne retiennent en rien l'Autriche. L'argent français n'a eu que quatre ans pour construire des chemins de fer stratégiques, et les pertes de 1914 et 1915 dépassent les nôtres. Grigori est mobilisé vers la fin de la trentaine. La capitale devient Petrograd. Après les défaites de 1915, une majorité de l'Assemblée forme le gouvernement ; les décrets de liquidation des fermes des colons allemands sont votés, et l'Allemagne occupe la Pologne.

En mars 1917 surviennent les mêmes émeutes du pain et la même mutinerie de la garnison. L'ordre donné à la garnison vient pourtant d'un ministère de la Guerre responsable devant l'Assemblée, et aucun conseil de soldats ne lance l'ordre qui avait placé les régiments sous des comités. Le tsar abdique. Son frère Michel accepte la régence jusqu'à la réunion d'une assemblée constituante. En mai, l'Assemblée légalise contre des obligations d'État les terres saisies par les paysans, et les tranchées se vident à l'annonce. Grigori regagne Akmolinsk, à pied pour la plus grande partie du chemin. L'offensive d'été échoue ; la coalition libérale cède la place à un cabinet de socialistes agrariens, qui obtient un armistice à l'automne. En novembre, quand les bolcheviks se soulèvent à Petrograd, la garnison, déjà dans les trains du retour avec la terre et la paix, ne les suit pas.

Le 18 janvier 1918, l'assemblée constituante proclame la République démocratique fédérative de Russie, et Michel quitte la régence. Une monarchie constitutionnelle sous son sceptre, prolongée jusqu'à nos jours, aurait fait naufrage ce mois-là, sur une majorité de socialistes agrariens et sur une couronne qui aurait dû signer la paix séparée de mars. Cette paix cède la Pologne et les pays baltes, tandis que l'Allemagne installe une Ukraine fantoche. L'armistice que l'Allemagne signe à son tour en novembre l'annule.

Automne 1919, huit heures d'un matin de pluie. À Elisavetgrad, le petit-fils de Rivka, vingt-cinq ans, déverrouille la première école yiddish d'État de la ville et compte les abécédaires empilés près du poêle froid : quarante, imprimés à Kiev. Le pacte conclu cette année-là avec le conseil de Kiev étend à la République la loi que ce conseil avait votée en 1918 sur l'autonomie nationale-personnelle. Elle apporte des écoles yiddish d'État, un conseil de la communauté juive, une presse yiddish sous protection. La zone de résidence, qui enfermait jadis les Juifs, était tombée en 1917. Dehors, le district est toujours en guerre. De 1918 à 1920, armées et bandes tuent en Ukraine quinze à vingt mille Juifs, dans des villes où la loi d'autonomie s'appliquait déjà ; la République qui l'avait écrite ne pouvait pas tenir les routes de ses écoles. Sur ses quarante élèves, vingt-six viennent ce matin-là.

Les vainqueurs tiennent Petrograd pour un transfuge. Ils l'écartent de la conférence de la paix et le maintiennent hors de la Société des Nations jusqu'en 1926. De 1918 à 1922, ils laissent le Japon occuper la côte au-delà de la Mandchourie, et le Japon s'en retire en gardant Port-Arthur et le chemin de fer du Sud. La guerre avec la Pologne, en 1919–1920, s'achève sur une ligne qui abandonne à la Pologne une grande partie des confins de l'Ouest. La Finlande et les pays baltes sont reconnus en 1920. Dans la steppe du Sud et au Caucase, les combats durent jusqu'en 1921.

1929–1947Le moratoire et le fleuve Amour

À la Bourse aux grains d'Odessa, un commis inscrit chaque matin à dix heures le cours du blé à la craie, sur une ardoise près de la porte qui donne sur le port ; dans le grésil de l'hiver 1930, les courtiers le regardent baisser. Les grues ne bougent plus, les navires attendent en rade. Pour affirmer sa continuité avec l'empire, la République a pris à sa charge les emprunts tsaristes, la dette de guerre et les obligations foncières de 1917, car un État qui les aurait répudiés n'aurait plus trouvé personne pour lui prêter. Elle les a toutes honorées, et c'est le grain qui paie. Le cours s'effondre, les paiements avec lui. En 1931, Petrograd proclame un moratoire sur les obligations étrangères d'avant-guerre.

Des grues immobiles et un silo à grain sur un quai battu par le grésil, avec des cargos au mouillage et un homme seul en pardessus vu de dos.
Des grues immobiles et un silo à grain sur un quai battu par le grésil, avec des cargos au mouillage et un homme seul en pardessus vu de dos.

Dès 1932, des généraux et des chefs agrariens forment un gouvernement d'urgence qui gouverne par décret, proroge l'Assemblée et rogne l'autonomie de Kiev. Une République qui aurait traversé la crise avec son parlement intact serait peu crédible. Tous les États agricoles endettés de l'est de l'Europe ont basculé dans l'autoritarisme au cours des années 1930, et celui-ci n'avait aucune raison d'être épargné.

La crise frappe l'Allemagne sans ce qui, dans le monde que nous connaissons, a le plus nourri l'extrême droite : il n'existe pas d'État bolchevique. Pas de parti communiste de masse soldé par Moscou, donc, ni de légende émigrée du judéo-bolchevisme que des agitateurs puissent colporter. En 1932 et 1933, l'entourage du vieux maréchal s'accorde sur un régime présidentiel adossé à l'armée. Hitler n'est jamais nommé chancelier ; en 1934, son parti s'est scindé.

Le meurtre des Juifs d'Europe n'a pas lieu dans ce monde : ceux de Pologne et du sud-ouest de l'ancien empire traversent les années 1930 par millions, sous les quotas, les boycotts et les gouvernements de décret.

En 1938, l'Allemagne de l'armée prend l'Autriche par plébiscite ; en 1939, elle se bat contre la Pologne pour Dantzig. Une conférence de quatre puissances clôt cette courte guerre en lui accordant la ville et une route à travers le corridor, et aucune guerre générale ne suit en Europe. Comme la France reste debout, le Japon ne trouve aucune ouverture vers l'Asie française. Les physiciens qui, chez nous, ont porté le projet de la bombe ne deviennent jamais des réfugiés. Le Japon et l'Amérique restent en paix, et aucune bombe atomique ne tombe sur une ville.

C'est vers le nord que frappe le Japon, installé en Mandchourie depuis 1931 et en Chine depuis 1937. La guerre de l'Amour, de 1939 à 1941, la République la mène seule. Ravitaillée par l'Amérique et la Grande-Bretagne, elle tient son port oriental et la ligne du fleuve, mais perd la moitié nord de son île au large de la côte et accepte un armistice en 1941. Les généraux, discrédités, cèdent ; le régime parlementaire complet revient en 1942. À partir de 1941, un embargo pétrolier de l'Amérique, de la Grande-Bretagne et de la République fait tomber en 1943 le cabinet militariste du Japon. Celui-ci quitte la Chine proprement dite en 1946, rend la Mandchourie en 1947 et n'est jamais occupé. Le parlement de 1942 hérite des décrets qui avaient rogné l'autonomie de Kiev et les laisse en vigueur.

1947–1991Les coutures de l'empire

Dans la province d'Akmolinsk, le bureau foncier du district tient deux registres, l'un pour les foyers installés sous la loi de 1907, l'autre pour les familles qui s'y trouvaient avant elle. En 1950, le premier est le plus long.

Au-delà de la steppe, le siècle suit un autre cours. Il n'y a pas de rival communiste, et l'Europe n'est pas en ruine ; la guerre froide n'a pas lieu, et l'Amérique n'a ni alliance occidentale à bâtir ni plan d'aide à financer. Les empires se défont une ou deux décennies plus tard que dans notre monde ; le plus vaste devient, dans les années 1950, une fédération de dominions. Le mandat de Palestine s'achève vers 1958 sur une fédération binationale, avec un canton juif dans la plaine côtière. Pour un État juif en 1948, le nombre manque. Une émigration moindre depuis la Russie après 1881 et l'absence de génocide en Europe laissent les colons des années 1940 sans la population ni le titre moral. La Corée obtient en 1965, par traité, une indépendance sans partage. En 1968 se forme une Union douanière européenne. Le premier essai nucléaire est américain, vers 1952 ; le premier satellite aussi, en 1966.

Le sud de la République se détache le long des coutures que l'empire avait faites. Les anciens protectorats de l'émir et du khan s'en vont par traité en 1962. Suit en 1971 une république du Turkestan, avec une vallée du coton indivise, dont l'irrigation commence à rétrécir la mer intérieure à sa lisière. En 1974, une république kazakhe du nom d'Alash naît dans la steppe du Sud. Ce décalage de trois ans avec le Turkestan, alors que les deux mouvements avaient partagé presses et tribunes, reste inexpliqué.

Le nord, à majorité slave, reste fédéral. Il compte une autonomie kazakhe et une clause d'échange de populations qu'aucune des deux parties n'accepte telle qu'elle est écrite. Quand la clause entre en vigueur, la petite-fille de Grigori a vingt-neuf ans ; elle est arpenteuse au bureau d'Akmolinsk, et son travail, ce sont les deux registres. Elle établit la liste des foyers qui peuvent réclamer le passage vers le sud, et celle des fermes du nord que des familles kazakhes peuvent réclamer en retour. Les recours contre ses listes mettent onze ans à être épuisés. Le lot de son grand-père est inscrit au premier registre.

En 1981, la Géorgie s'en va en invoquant le précédent de son indépendance de 1918. L'Azerbaïdjan suit en 1991, par un traité qui partage les revenus de son oléoduc : les gisements de la Volga et du Grand Nord ont depuis longtemps relégué les siens au second rang. Aucun autre État ne se défait cette année-là, faute d'union à dissoudre ici. L'enclave arménienne d'Azerbaïdjan reste une autonomie garantie par traité, et l'Arménie, qui a besoin d'être protégée sur sa frontière occidentale, reste dans la fédération.

1991–2026Le temps des référendums

Au guichet de change de l'aéroport de Petrograd, un caissier échange dollars et marks contre des roubles convertibles. La Pologne et les pays baltes siègent dans l'Union douanière européenne, qui n'a jamais adopté de monnaie commune. Empire, le Japon l'est toujours ; la Corée est entière, et le canton juif envoie ses députés à un parlement fédéral de Palestine. Les villes américaines n'ont pas été frappées en 2001, l'Irak n'a pas été envahi, et l'islamisme politique, sans État juif à combattre ni guerre sainte des montagnes à exporter, a grandi sans guerre américaine pour le nourrir. L'informatique est venue des monopoles du téléphone, des fabricants de machines de bureau et des firmes japonaises, et les réseaux grand public ne se diffusent que depuis 2005 environ. Personne n'a posé le pied sur la Lune.

Le recensement de 2026 dénombre environ 300 millions de citoyens. Les villages d'Ukraine n'ont pas connu de famine provoquée, le Nord n'a pas eu ses camps, et les Allemands de la Volga, les Tatars de Crimée et les Tchétchènes n'ont jamais été chargés dans des trains ; chacun de ces peuples a son autonomie, et les deux premiers impriment leurs propres manuels. Les morts de la République sont ailleurs : dans les pogroms de 1918–1920, dans la steppe en 1916, le long de l'Amour. Le revenu se situe au niveau de l'Europe du Sud, et les petits exploitants, héritiers de la loi agraire de 1917, forment un lobby capable de renverser un ministre des Grains.

L'actualité, c'est Kiev. Sa campagne pour un référendum d'autonomie invoque le commerce des grains d'Odessa, la loi d'autonomie de 1918 et les décrets d'urgence des années 1930 qui l'avaient rognée ; le lobby agricole craint pour l'Ukraine un tarif séparé sur les grains. Vers le sud, les trains passent devant des villes aux écoles yiddish d'État, où des enseignes en yiddish surmontent les portes des courtiers en grains. L'Assemblée, qui débat du vote, fait remonter sa lignée à quelque trente-cinq ans de sessions entre 1882 et 1917, législatives seulement à partir de 1906.

Près de la chapelle du canal Catherine, un petit musée expose le fac-similé de la note signée de Loris-Melikov ; à côté, un carton donne le nom du garçon, que la plaque de laiton ne nomme pas. Presque aucun visiteur ne s'arrête pour le lire. À Moscou, un quotidien du matin qui se réclame de celui de Katkov met l'Assemblée en garde : qu'elle ne laisse pas Kiev voter.

PARTAGER
1881Une seconde bombe explose trop court sur le canal Catherine ; Alexandre II survit
1881Le Conseil des ministres débat du projet ; le tsar le confirme et l'annonce est publiée
1881Les conspirateurs du canal sont pendus sur le champ de manœuvre Semenovsky
1881Pogrom d'Elisavetgrad, puis de Kiev ; le ministère de Loris-Melikov ordonne la répression
1881Pas de manifeste de l'autocratie : Loris-Melikov, Abaza et Milioutine restent en fonction
1882Première session d'hiver de la Commission impériale de rédaction ; la princesse Yourievskaïa couronnée impératrice
1889Alexandre II meurt ; Alexandre III restreint la Commission mais ne peut l'abolir
1892La lutte contre la famine avec le ministère des Finances vaut à la Commission un droit de regard consultatif sur le budget
1901La mission Ito aboutit à un échange Mandchourie contre Corée ; pas de guerre russo-japonaise
1906Les Lois fondamentales font de la Commission une Assemblée d'État législative
1914La Russie entre dans la Grande Guerre par la voie balkanique
1917Nicolas abdique ; le grand-duc Michel devient régent ; armistice en septembre, République en janvier
1939Guerre de l'Amour à l'est ; brève guerre germano-polonaise pour Dantzig à l'ouest
1962Boukhara et Khiva se retirent par traité ; le sud commence à se séparer selon les lignes tsaristes
2026Le recensement dénombre environ 300 millions de citoyens tandis que Kiev prépare son référendum d'autonomie
1882Sept sessions d'hiver de la Commission impériale de rédaction ; la capitation abolie ; Alexandre II meurt en 1889
1882La vague d'émeutes s'éteint à environ 100 incidents ; pas de Lois de mai ; l'émigration juive s'établit à 60 % du flux enregistré
1892Droit de regard budgétaire, pas de guerre russo-japonaise, et une Assemblée d'État par les Lois fondamentales de 1906
1914Grande Guerre par la voie balkanique ; Février sans Octobre ; la République fédérative démocratique russe
1929Dépression et gouvernement par décrets à Petrograd ; pas de Hitler, pas de Seconde Guerre mondiale, pas de Holocauste ; la guerre de l'Amour à l'est
1947Pas de guerre froide ; décolonisation lente ; le sud se sépare selon les lignes tsaristes
2001Pas d'attentats de septembre ni de guerre d'Irak ; les réseaux grand public arrivent tardivement ; Kiev prépare son vote d'autonomie

Chacun de ces mondes a été pesé contre celui que vous venez de lire. Voici où chacun se rompt.

01

Les survivants de la Volonté du peuple se regroupent et tuent Alexandre II en 1882 ou en 1883, avec une seconde bombe qui réussit cette fois.

Les arrestations de mars 1881 n'ont pas éteint la terreur\u00a0: un reste de la conjuration imprime encore, complote encore, et nous avons pesé cette route pour cette raison. Elle casse au début des années 1880, faute d'hommes pour lancer. Depuis que des délégués élus siègent dans la capitale, en janvier 1882, les étudiants qui auraient porté la bombe briguent des postes de secrétaire dans les zemstvos. Un attentat réussi donnerait le trône à l'héritier avant que la Commission ait le moindre appui en province, et l'empire reprendrait la route qu'il a suivie chez nous. Cette branche se défendait\u00a0; elle faisait simplement un monde plus petit que celui que nous devions au lecteur, et nous avons préféré la survie du tsar à la remise à zéro.

02

Dès son avènement, en 1889, Alexandre III abolit la Commission des délégués élus.

Le nouveau tsar combat la Commission depuis le conseil de mars 1881 et la confond avec l'affront que le second mariage de son père a fait à sa famille\u00a0: l'abolition méritait d'être pesée. Elle casse l'année même de l'avènement, en 1889, et la force qui la casse est au village. Sept sessions d'hiver ont été imprimées puis lues à voix haute dans les bureaux de village, où l'on met au crédit des délégués la fin de la capitation et la baisse des annuités de rachat\u00a0; supprimer la Commission dresserait contre lui tous les zemstvos dès sa première année. Le tsar rétrécit donc l'institution et la bourre de membres nommés, jusqu'à mettre les élus en minorité sur leurs propres bancs. L'abolition avait un autre défaut, que nous disons franchement\u00a0: elle remettait l'empire sur la route connue, trop près de notre propre histoire pour valoir d'être racontée.

03

Les émeutes antijuives de Pâques 1881 n'éclatent jamais, ou bien l'ordre de Loris-Melikov de les réprimer devient le point où cette histoire bascule.

Épargner les pogroms du printemps 1881, qui ont marqué pour une génération la vie des Juifs de Russie, nous a tentés. Ils partent d'une rixe de taverne à Elisavetgrad, la semaine après Pâques, pour des raisons de lieu et de saison qu'un tsar survivant ne touche pas depuis la capitale\u00a0; et les journaux montrent toujours une Juive, Guessia Gelfman, parmi les condamnés. Chez nous aussi, Loris-Melikov tenait le ministère de l'Intérieur pendant les émeutes d'Elisavetgrad et de Kiev, si bien que ses ordres à la police et à la troupe ne peuvent faire la différence. Elle naît après mai 1881 — aucun manifeste sur l'autocratie inébranlable, aucun nouveau ministre porteur d'une ligne officielle contre les Juifs, aucun règlement de mai en 1882. La vague s'éteint alors vers une centaine d'incidents, contre plus de 250 dans notre histoire.

04

La Russie et la France concluent leur accord politique et leur convention militaire selon le calendrier de 1891 à 1894, comme dans notre histoire.

L'alliance franco-russe compte parmi les points fixes de l'Europe d'avant 1914, et nous l'avons pesée à ce titre. Ici, elle se défait dès le milieu des années 1880\u00a0: la Russie accepte l'union de la Bulgarie en 1885, la ligue des trois empereurs est renouvelée en 1887, et l'Allemagne ne ferme jamais sa Bourse aux emprunts russes. Les banques de Berlin paient toujours les chemins de fer de la Russie, et chaque emprunt étranger doit désormais être défendu par écrit devant la Commission\u00a0; à la mort d'Alexandre III, en 1894, la convention attend encore sa ratification. De l'accord de 1891 ne reste qu'une signature, et le lien militaire patiente jusqu'en 1910. Tenir l'ancien calendrier, c'était copier notre histoire sans lui trouver de cause dans celle-ci.

05

La Russie et le Japon se font la guerre pour la Mandchourie et la Corée en 1904, exactement comme dans notre histoire.

La rivalité en Extrême-Orient existe dans toutes les versions de ce siècle, et nous avons pesé la guerre sérieusement. La route se rompt en 1901, quand Ito Hirobumi vient dans la capitale offrir la Mandchourie contre la Corée, offre qu'il a faite chez nous aussi. Le ministre des Finances trouve cette fois des alliés\u00a0: des délégués qui lisent depuis 1892, ligne à ligne dans le budget imprimé, le coût du chemin de fer de l'Est. Ils appuient l'échange, la concession forestière du Yalu meurt en commission, et la guerre disparaît avec elle, comme la flotte coulée à Tsushima. Garder la guerre se défendait\u00a0; cela faisait simplement un monde plus petit que celui que nous devions au lecteur, et nous avons voulu que le budget imprimé remporte au-dehors son premier succès.

06

La Russie reste neutre en 1914, ou la Grande Guerre n'a pas lieu du tout.

Une Russie qui gardait dans les années 1890 les mains libres entre l'Allemagne et la France semblait n'avoir aucune raison de se battre, et nous avons pris l'hypothèse au sérieux. Elle ne survit pas aux Balkans. En 1908 et 1909, l'Autriche annexe la Bosnie et la Russie, à court d'obus, doit l'avaler\u00a0; la majorité panslave de l'Assemblée ne pardonne pas l'humiliation. Le règlement bulgare avait desserré les alliances des années 1880, mais la rivalité avec Vienne traverse intacte les années 1910. Suivent une convention avec la France en 1910, un accord avec la Grande-Bretagne en 1911, puis la guerre de 1914, menée sur des chemins de fer bâtis par l'argent français, au prix de pertes plus lourdes que chez nous.

07

Le grand-duc Michel règne en monarque constitutionnel après 1917, et sa couronne tient jusqu'en 2026.

En mars 1917, Michel accepte la régence et une constitution couronnée devient réelle pour un temps, ce qui nous a fait peser cette route. Elle se rompt en janvier 1918. L'assemblée constituante élit une majorité de socialistes agrariens qui n'a que faire d'un trône, et la couronne aurait dû mettre son nom au bas de la paix séparée de mars, qui livre la Pologne et les pays baltes. Aucune dynastie ne survit à pareille signature. Nous avons gardé Michel dix mois, régent de mars 1917 jusqu'au jour où la République est proclamée et où il dépose sa charge.

08

L'Assemblée, plus ancienne et mieux enracinée que tous les parlements russes de notre histoire, met tout simplement les bolcheviks en minorité en 1917 et 1918.

Trente-cinq ans de sessions semblaient donner à la vie parlementaire russe un poids qu'elle n'a jamais eu chez nous, et nous avons pesé cette route. Janvier 1918 la réfute\u00a0: les bolcheviks étaient alors en minorité aussi, et ils ont dispersé l'assemblée constituante par la force. Un vote n'arrête pas une garnison, et l'âge d'une institution ne fait pas à lui seul un tournant. Dans ce monde, la terre en mai 1917 et l'armistice en septembre tranchent la question, car ils mettent la garnison dans les trains du retour avant le soulèvement de novembre. Les bolcheviks échouent faute de soldats pour les suivre.

09

La nouvelle République russe répudie en 1918 les emprunts tsaristes et les dettes de guerre.

C'est ce qu'ont fait les bolcheviks dans notre histoire, et un État révolutionnaire qui règle les factures de l'empire a l'air d'une créature étrange\u00a0: la répudiation méritait d'être pesée. Elle échoue en 1918, sur le droit et sur le crédit. Une Assemblée qui se dit l'héritière de l'empire ne peut renier sa signature, et un État qui répudie ne trouve plus personne pour lui prêter. La République prend donc à sa charge les emprunts tsaristes, la dette de guerre et les obligations foncières de 1917, et les paie avec le grain. La rupture attend les années 1930\u00a0: le blé s'effondre à la Bourse d'Odessa, et Petrograd proclame en 1931 un moratoire sur les obligations étrangères d'avant-guerre.

10

La République traverse l'effondrement des grains de 1929 avec son parlement et l'autonomie de Kiev intacts.

Tous les pays agricoles de l'est de l'Europe qui vivaient à crédit ont versé dans l'autoritarisme au cours des années 1930, et celui-ci vit d'exportations de grain qui perdent après 1929 l'essentiel de leur valeur. La République était sortie de la guerre et de la révolution avec son Assemblée debout, et une traversée sans dommage nous a tentés. La route casse pourtant au début des années 1930. À partir de 1932, des généraux et des chefs du parti agrarien gouvernent par décret, prorogent l'Assemblée et rognent l'autonomie de Kiev\u00a0; quand le parlement revient, en 1942, les décrets sur Kiev restent en vigueur. L'épargner aurait fait un monde plus doux que les faits ne le permettent, et nous avons fait payer à la République le prix qu'ont payé ses voisins.

11

Hitler arrive quand même au pouvoir, l'Allemagne envahit la Russie en 1941 et la Russie rejoint les Alliés en 1942.

En 1932 et 1933, l'entourage de Hindenburg choisit un régime présidentiel adossé à l'armée et laisse à Hitler la porte de la chancellerie fermée\u00a0: la route casse là. Sans État soviétique, il n'existe ni parti communiste de masse payé par Moscou pour effrayer l'électeur allemand, ni légende du judéo-bolchevisme que des agitateurs puissent colporter. Un front de l'Est en 1941 traverserait l'ancienne zone de peuplement juif, ces terres mêmes que cette histoire épargne. Nous avions pesé cette route parce que ce sont la guerre et les dates que tout lecteur connaît. La garder telle quelle rapprochait trop ce monde du nôtre, et nous avons pris l'autre route.

12

Le Japon attaque quand même les États-Unis, la guerre du Pacifique suit son cours et des bombes atomiques tombent sur des villes japonaises.

L'armée japonaise est, dans ce monde, aussi expansionniste dans les années 1930 que chez nous, et nous avons pesé cette route. Elle casse en 1940 et 1941\u00a0: la France ne tombe pas, l'Indochine française n'ouvre au Japon aucune porte vers le sud, et l'enchaînement qui mène de l'embargo à l'attaque surprise dans le Pacifique ne commence jamais. Sans lois raciales en Allemagne, les physiciens qui ont porté le projet américain de la bombe restent dans leurs universités d'Europe au lieu d'arriver en réfugiés. Le Japon frappe au nord, contre la République. Le premier essai nucléaire est américain, vers 1952, et ne vise aucune ville.

13

Le Kazakhstan et l'Ouzbékistan naissent au XXe siècle en États successeurs, avec les noms et les frontières que leur a donnés le pouvoir soviétique.

Ces deux États sont l'image que la plupart des lecteurs se font de l'Asie centrale après l'empire, et c'est pour cela que nous avons pesé la route. Leurs noms et leurs tracés sortent de la délimitation nationale de 1924, qui n'a pas lieu ici, faute de gouvernement soviétique pour la conduire. Les frontières de notre monde tombent donc dans les années 1920, parce que personne ne s'assoit pour les dessiner. À leur place gouvernent les circonscriptions de l'empire et le peuplement slave de la steppe du Nord, commencé sous la loi de colonisation de 1907. Les protectorats de l'émir et du khan partent par traité en 1962, une république du Turkestan à la vallée du coton indivise en 1971, une république kazakhe du nom d'Alash en 1974\u00a0; Akmolinsk et le nord restent fédéraux.

14

Internet, l'industrie des puces de Californie et les premiers pas sur la Lune arrivent au calendrier de notre histoire.

Ces techniques semblent sortir de la physique et de l'argent plutôt que de la politique, et nous les avons pesées pour cette raison. Elles ne passent pas les années 1950. L'ARPA, les achats de puces de l'armée de l'air américaine pour le missile Minuteman et le programme Apollo répondaient tous à Spoutnik et à la rivalité avec les Soviétiques\u00a0; la rivalité disparue, les budgets s'en vont avec elle. Ici, le premier satellite est américain et vole en 1966, l'informatique grandit chez les monopoles du téléphone, les fabricants de machines de bureau et les firmes japonaises, et les réseaux grand public ne se répandent qu'après 2005 environ. Personne n'a marché sur la Lune.

15

Un État juif est fondé en Palestine en 1948.

Le sionisme est antérieur à 1881, et une communauté juive grandit ici en Palestine comme chez nous\u00a0: la route méritait d'être pesée. Elle casse dans les années 1940, sur le nombre. Après 1881, l'émigration hors de l'empire n'atteint qu'environ les trois cinquièmes du flux que nous connaissons, et le sionisme russe s'en trouve affaibli à sa source. Sans Allemagne nazie, il n'y a ni Cinquième Aliyah des Juifs allemands dans les années 1930, ni génocide pour donner aux colons leur cause morale, si bien que la communauté des années 1940 manque de la population comme du titre. Le mandat s'achève à la place vers 1958 sur une fédération binationale, avec un canton juif dans la plaine côtière.

16

Alexandre III étend aux provinces de l'Ouest, dans les années 1890, les conseils élus des zemstvos.

Faute de conseils, les provinces de l'Ouest n'envoient aucun délégué à la Commission depuis le premier jour, et c'est ce vide qui nous a fait peser la route. Elle échoue au début des années 1890 sur la politique même du tsar. Alexandre III russifie la région par décret entre 1889 et 1894, et là où les zemstvos manquent, il a les mains libres. Des conseils où les propriétaires polonais tiendraient la majorité sont exactement ce que ce programme interdit. L'Ouest attend les lois fondamentales de mai 1906, dont le nouveau suffrage donne directement aux provinces de l'Ouest et à la Pologne russe des sièges à l'Assemblée.

Tout ce qui précède la bascule s'appuie sur ces lectures. Sous chaque titre, le passage retenu.

  1. Alexander II | Britannica

    the most important being the emancipation (1861) of the serfs

  2. 5 attempts on Alexander II's life - Russia Beyond

    by February 1880, he amassed about 32 kilos of dynamite in the basement

  3. Narodnaya Volya | Britannica

    Narodnaya Volya was organized in 1879 by members of the revolutionary Populist party, Zemlya i Volya

  4. Perovskaya, Sofia Lvovna | Encyclopedia.com

    becoming the first woman in Russia to be executed for a political crime

  5. The Enemy Within: The Assassination Attempt on Alexander II - Aspects of History

    Eleven people died in the explosion 30 wounded.

  6. Loris-Melikov: Russia, 1880-1 | History Today

    delegated virtually dictatorial powers over the Russian Empire to General Loris-Melikov

  7. Mikhail Tariyelovich Loris-Melikov | Encyclopedia.com

    On the morning of March 13, 1881, Alexander II signed the report presented by Loris-Melikov

  8. Lenin, The Persecutors of the Zemstvo (1901) - Marxists Internet Archive

    a commission of Zemstvo representatives with advisory powers only

  9. Alexander II - Spartacus Educational

    An armed Cossack sat with the coach-driver and another six Cossacks followed on horseback.

  10. Czar Alexander II assassinated | HISTORY

    two legislative commissions made up of indirectly elected representatives

  11. Loris-Melikov Constitution | Britannica

    after much hesitation, the tsar finally signed the proclamation announcing his intentions (March 1, 1881)

  12. Assassination of Tsar Alexander II - IMCTC Magazine

    he passed away approximately forty-five minutes later

  13. Murder of Alexander II on 1 March 1881 - Virtual Russian Museum

    Alexander II died the same day at 3:35 pm in the Winter Palace.

  14. Alexander II: love and death in Imperial Russia - Historia Magazine

    One of his Cossack bodyguards is killed, as well as a boy in the crowd.

  15. Czar Alexander II of Russia Assassinated | EBSCO Research Starters

    a student named I. Grinevitskii of Narodnaya Volya (the People's Will), a revolutionary group, threw a bomb

  16. April 3: The Pogrom Wave, 1881-2 | Jewish Currents

    two years of widespread pogroms were instigated, or at least tolerated

  17. Pogroms - YIVO Encyclopedia

    A serious pogrom occurred in Kiev, on 26 April (7 May); it lasted for three days

  18. Pogroms, Pre-Soviet Russia | Encyclopedia.com

    a tavern brawl in the city of Elisavetgrad (in the province of Kherson) escalated into a serious riot

  19. Pogrom Strikes Jews of Kyiv | CIE

    The Kiev pogrom lasts 3 days, causes 2 deaths and extensive damage to the Jewish community.

  20. Avrutin, 'Pogroms in Russia's Borderlands, 1881–1884', in Pogroms: A Documentary History (OUP)

    More than 250 anti-Jewish riots erupted in the Russian Empire between 1881 and 1884.

  21. Manifesto on Unshakeable Autocracy (1881) - Alpha History

    Six weeks after the assassination of Tsar Alexander II, his son and successor, Alexander III, issued the Manifesto

  22. Malaya Sadovaya Street - Saint-Petersburg.com

    Fyodorov's Restaurant offered a glass of vodka and a boiled pork sandwich for just 10 kopeks

ENCYCLOPÉDIES GÉNÉRALES
  1. Narodnaya Volya - Wikipedia

    Narodnaya Volya emerged in Autumn 1879 from the split of an earlier revolutionary organization

  2. Aleksandr Kvyatkovsky - Wikipedia

    Land And Liberty broke into two factions as the result of an internal dispute over tactics in August 1879

  3. Stepan Khalturin - Wikipedia

    11 Imperial Guards were killed and 46 more people were badly injured by the explosion

  4. Mikhail Loris-Melikov - Wikipedia

    In office 6 August 1880 – 4 May 1881

  5. Loris-Melikov's constitutional reform - Wikipedia

    the project would be discussed in 4 days by the Council of Ministers

  6. Pervomartovtsy - Wikipedia

    tried by the Special Tribunal of the Ruling Senate on March 26-29 and sentenced to death by hanging

  7. Yuri Bogdanovich - Wikipedia

    On the day before the assassination (February 28) the shop was raided, but the tunnel was not discovered.

  8. Eliseyev Emporium (Saint Petersburg) - Wikipedia

    By 1 March the preparations were complete, but the Czar did not pass that way on that day

  9. Timofey Mikhailov - Wikipedia

    The group had purchased a shop in the Sadovaya ostensibly for the sale of cheese

  10. Nikolai Kibalchich - Wikipedia

    prepared four explosive projectiles that were used in the assassination of Alexander II

  11. Assassination of Alexander II of Russia - Wikipedia

    Of the four assassins coordinated by Sophia Perovskaya, two actually committed the deed.

  12. Ignacy Hryniewiecki - Wikipedia

    Died: March 13, 1881 (aged 24—25) Court Stables Infirmary, St. Petersburg

  13. Kiev pogrom (1881) - Wikipedia

    the Tsarist government actively and repeatedly issued orders to the police, and military to suppress them

  14. Andrei Zhelyabov - Wikipedia

    Zhelyabov is the protagonist of Yuri Trifonov's novel The Impatient Ones (1973).

Une vie dans ce monde — fiction d’archive
forms.admin_report

Par ce froid, le goudron refuse d'entrer dans la couture. Il reste posé dessus comme la graisse d'oie sur la soupe de la veille. Il faut souffler sur la lame, le travailler du pouce, et c'est le pouce qui finit par se fendre. Le goudron, c'est du goudron, à en croire le neveu de Vera Savelievna, qui n'a jamais serré une couture de sa vie.

Au pied du mur de la forteresse, la barque est couchée sur le flanc avec les autres, quille tournée vers le fleuve. À la proue, 114. Je l'ai repeint en février, faute d'autre chose à peindre. Un homme qui repeint son numéro deux fois dans le même hiver, dit Mitritch, c'est un homme qui a peur qu'on l'oublie. Le sien, Mitritch n'y a pas touché depuis la guerre turque : pour le lire, il faut déjà le connaître.

Grise, la glace, et molle sur les bords. Le chemin de sapins que la police y a planté en janvier s'enfonce arbre par arbre, et plus personne ne s'y risque, sauf les gamins, par défi. Au-delà du troisième sapin, une galoche bleue est prise dans la glace. Une galoche de femme, debout toute seule, comme si la femme en était sortie pour continuer sa route.

À l'embarcadère, on ne parle que de la coupe. Quand la glace sera partie, le vieux, le commandant, descendra dans son canot avec une coupe de cristal et traversera jusqu'au Palais ; le Souverain boira l'eau de la Neva et renverra la coupe remplie d'argent. Puis le canon tonnera, et ce sera notre tour. Deux cents roubles tous les ans, dit Savka, on peut régler sa montre dessus. Cette année ce sera de l'or, prétend Mitritch, à cause du canal : un homme que l'explosion a failli jeter à l'eau voudra remercier l'eau. À quoi Savka répond qu'un homme qui a failli sauter devient regardant. Moi, je me tais. Le vieux traverse, je traverse. Je n'en demande pas davantage au Souverain, et là-dessus il ne m'a jamais fait défaut, pas une fois.

En face, à leur ponton, on a désarmé les bouilloires de la Compagnie de Finlande pour les repeindre en blanc. Grichka est là-dedans quelque part, avec une pelle. Il m'a raconté un jour que sa bouilloire brûlait une sagène de bouleau entre le Jardin d'Été et l'Institut des Mines. Qu'elle brûle. Une bouilloire va où son horaire l'envoie. Moi, je dépose un monsieur au pied de n'importe quelles marches de ce fleuve, je tiens la barque bien droite pour sa dame, et je lui donne la main si lui tarde à le faire.

· · ·

Dimanche, comme d'habitude, Grichka a mangé avec moi à la gargote du Bolchoï. Soupe aux choux, pain, et pour lui un morceau de bœuf, parce qu'il grandit encore, ou qu'il devrait. Pas un mot pendant la soupe, pas un mot pendant le bœuf : il est comme ça. Un garçon qui sait tenir sa langue devant son père fera son chemin. Je lui ai dit que le goudron ne valait rien cette année et que le neveu de la veuve ne savait pas compter, je lui ai raconté l'or de Savka. Il a hoché la tête.

En partant, il a laissé sous sa cuillère un de leurs billets. Compagnie des petits vapeurs de Finlande, cinq kopecks. Pour cinq kopecks, moi, je fais traverser un homme. Je l'ai glissé dans ma casquette ; le papier est fin, il servira pour la pipe.

· · ·

Mardi, la lettre de Vytegra. C'est le greffier de la volost qui l'écrit, si bien qu'elle sent la volost et suit le chemin de toutes ses lettres : Avdotia Mikhaïlovna vous salue jusqu'à terre, Praskovia vous salue jusqu'à terre, la vache est en vie, le toit du pope s'est effondré. Vient ensuite l'argent du passeport, trois roubles quarante. Et cinquante kopecks, est-il écrit, pour l'homme qui ira devant la commission du Tsar au sujet de la terre.

De commission, il n'y en a pas. Fedot, l'ancien, en a entendu parler à la foire de la Pokrov par un marchand de croix en fer-blanc, et voilà tout le village prêt à jeter cinquante kopecks par tête dans le bonnet de Fedot, pour qu'il vienne les boire à Pétersbourg. J'ai lu la ligne deux fois, et je me suis senti plus léger. L'argent du passeport, je l'enverrai après Pâques, quand j'aurai des passages. Les cinquante kopecks, je les refuserai, en disant pourquoi en toutes lettres ; le greffier le lira à voix haute à la volost, et tous entendront qu'Ossip Kouvchinov vit à la capitale depuis assez longtemps pour ne pas se laisser prendre pour une oie.

Mon passeport expire au dimanche de saint Thomas. J'ai vérifié. C'est écrit dans le livret, de la main même du greffier.

Le promis de Paracha veut toujours, écrit Avdotia. Sa mère, moins. Si sa mère exige qu'on lui pose une dot sur la table, et cela d'un passeur qui n'a pas pris un client depuis novembre, alors c'est le genre de femme qui

La suite reparlait du toit du pope. Sur mon retour, rien. Le greffier aura manqué de papier.

· · ·

Mercredi, l'office s'est prolongé jusqu'à la nuit. Toutes les paroisses de la ville continuent d'accrocher à la fin le moleben d'action de grâces, pour la délivrance ; après être restés debout pour le Christ, on reste donc debout pour le canal. Six semaines qu'on en remercie Dieu. Je L'ai remercié, moi aussi, et je ne doute pas qu'Il m'ait entendu la première fois.

Le diacre nomme notre Très Pieux Autocrate, l'Empereur Alexandre Nikolaïevitch, puis l'Héritier Tsésarévitch Alexandre Alexandrovitch. Au fond, deux vieilles se mettent à débattre : la princesse, l'autre, celle qu'il garde, la glissera-t-on dans la litanie d'ici Pâques ? Debout, le genou qui me lance, je songe que s'il y a un couronnement, de qui que ce soit, il y aura fête, qu'on roulera des tonneaux sur les quais, et qu'un passeur y arrive plus vite qu'un cocher.

Personne ne porte de crêpe cette année. À la porte de l'église, un homme vend l'image, La Miraculeuse Délivrance du Souverain sur le canal Ekaterininski, quinze kopecks, avec une fumée peinte en rose comme un nuage de baptême. Au cabaret, on a collé sous le Tsar-Libérateur un ruban de papier tout neuf, PRÉSERVÉ PAR LA MAIN DE DIEU, 1er MARS 1881, et à côté la feuille du gouvernement découpée dans le Vestnik, où les mouches se servent depuis une semaine.

· · ·

Samedi, dans l'escalier, le dvornik m'a encore fait sortir mon passeport et l'a tenu contre la lampe, comme si j'avais pu le dessiner moi-même. Puis il m'a demandé des nouvelles de Lavrenti, qui partage le coin avec moi et fait des copies pour le Technologique. À quelle heure il rentre, s'il reçoit des visites, s'il lit au lit. Tard, lui ai-je dit, il ronfle comme un Finnois et ne lit rien que ses propres copies. Le dvornik a ri. Vingt kopecks pour le thé. Il rit toujours, et c'est toujours vingt.

· · ·

Mercredi soir, je suis allé chez la veuve revoir les reçus.

Sur le canal Catherine, il y a le tronc qu'on a installé pour la chapelle d'action de grâces, avec la cire de la Douma sur la fente. Gavrilov, le surveillant de quartier, se tenait à côté, les mains derrière le dos, à regarder rien, comme il fait. J'ai glissé un kopeck. Ça a sonné là-dedans. Un signe de tête de sa part, un signe de tête de la mienne. Un kopeck pour la chance, avant des comptes : n'importe qui l'aurait fait.

Les reçus, elle les range dans une boîte en fer qui contenait autrefois du thé Popov. Son neveu les écrit au dos de factures de marchand de vin, parce que pour lui aussi, du papier, c'est du papier. Au recto : madère, deux bouteilles ; lafite, une. Au verso : reçu de O. T. Kouvchinov à valoir sur le yalik n° 114, trois roubles. D'après mon compte, je dois quatorze. D'après le neveu, dix-huit. Il a ajouté une somme pour le tapis du banc de poupe, qui s'y trouvait déjà quand j'ai acheté la barque, et une autre qu'il appelle l'hivernage.

Elle a versé le thé, poussé vers moi la confiture de cerises, et n'a pas accordé un regard aux reçus. (Avec la chaleur du poêle, les géraniums de sa fenêtre puent. Je ne l'ai jamais dit.) Son neveu, a-t-elle dit, est un garçon soigneux. À Pâques, on ne se dispute pas pour des kopecks ; que je vienne donc le matin de Pâques, on s'assiérait devant le koulitch et on regarderait ça ensemble, comme il faut.

À chaque visite, une nouvelle raison de repousser le dernier versement. D'abord Noël, puis la débâcle, maintenant Pâques. Une femme seule doit avoir l'œil, et elle l'a ; elle se figure que si elle laisse traîner, l'hivernage traînera aussi. J'ai dit que je viendrais le matin de Pâques. J'ai dit qu'à bien regarder, on trouverait quatorze. Elle a ri et m'a resservi de la confiture.

· · ·

La glace part jeudi.

Ça commence la nuit, sous la fenêtre, par un bruit de charrette sur une mauvaise route, une charrette qui n'en finirait pas de passer devant la maison. Au matin, le fleuve entier bouge, broie contre les piles du Troïtski, se soulève à l'angle de la forteresse et retombe. Plus de galoche. Plus rien. À midi, l'eau noire s'ouvre par allées.

Deux heures, le canon. Le canot du vieux sort de sous la forteresse, huit avirons et un pavillon. Assis à la poupe, il lève la coupe à deux mains comme les Saints Dons, et on le mène jusqu'aux marches du Palais, le seul bateau qui ait le droit d'y accoster ; sur la berge, nous restons la casquette dans le poing, et personne ne dit un mot avant qu'il ait touché l'autre rive.

Alors on descend les barques.

Mes mains n'ont rien oublié. Le fleuve tire sur les avirons comme il a toujours tiré en avril, lourd, froid, plein de lui-même, et elle répond bien : pas une goutte ne passe par les coutures faites au pouce. Premier client, un commis de la Monnaie avec un paquet. Douze kopecks. Dans le gobelet de fer-blanc, ils sonnent mieux que dans le tronc de la chapelle.

Seulement, impossible de le déposer où je veux. Depuis mars, une affiche est collée à l'embarcadère : JUSQU'À NOUVEL ORDRE, IL EST INTERDIT AUX EMBARCATIONS D'ACCOSTER AUX MARCHES DU QUAI DU PALAIS ENTRE L'ERMITAGE ET L'AMIRAUTÉ. Des chaînes barrent le granit où j'avais ma place depuis onze ans. Les meilleures marches du fleuve, celles où les employés du Palais descendent à six heures, les laquais à huit, et où personne ne demande le prix. Maintenant il faut descendre jusqu'à l'Amirauté disputer les marches aux barques de Vassilievski, et les employés vont à pied jusqu'au pont.

L'après-midi, deux étudiants sur le banc de poupe, sur mon tapis. L'un tient le Vestnik et fait la lecture à l'autre, assez fort pour tout le fleuve : délégués des assemblées de zemstvo, commissions préparatoires, un passage sur la voix de la terre. La carotte et la potence, lâche l'autre, et les voilà qui rient comme des chevaux.

La carotte et la potence. Ce sont les cochers, bien sûr. Ils pendent une carotte à la douga pour faire avancer la rosse, et l'arc au-dessus du cou d'une rosse, c'est une potence, si on veut le voir comme ça. Les étudiants rient de tout, pourvu qu'il y ait un fiacre dedans. Ni l'un ni l'autre n'aurait de quoi s'en payer un.

Quand je la raconte à l'embarcadère, Mitritch décrète que délégués, ça veut dire une nouvelle patente : un homme fera le tour avec un registre, et chaque barque lui paiera un rouble de plus pour la voix de la terre. Pour Mitritch, rétorque Savka, chaque mot du journal est un rouble. Ma patente, je l'ai payée en janvier, et le reçu est plié derrière ma plaque. J'aimerais croire qu'il ne peut pas y en avoir une autre. Mitritch, je le crois à moitié.

Deux fois dans la journée, un maigre à l'écharpe verte traverse avec moi, du côté de la forteresse à l'Amirauté. Chaque fois, sur les genoux, un ballot enveloppé de toile cirée qu'il tient des deux mains. Chaque fois, une pièce de vingt kopecks, et il est descendu avant que j'aie trouvé sa monnaie. Un bon client.

À la tombée du jour, Gavrilov est aux marches de l'Amirauté, comme il est au tronc de la chapelle, planté là depuis longtemps, dirait-on, sans que ça le gêne. Comment s'est passé le premier jour ? Qui j'ai eu ? Des commis, je dis, une femme de pope, les étudiants avec leur journal. Il veut savoir, pour le journal. Puis pour le jeune en vert : où je l'ai pris, ce qu'il y avait dans le ballot, s'il a parlé à quelqu'un. De la toile cirée, je dis, carré, grand comme ça, lourd comme sont lourds les livres, deux fois, côté forteresse les deux fois, il n'attend pas sa monnaie. Là-dessus Gavrilov rit. Les jeunes n'attendent jamais leur monnaie, dit-il. Serai-je sur l'eau demain ? Où voulez-vous que je sois ? Bien, bien, fait-il, et il m'offre une papirossa.

Il a une façon de questionner qui vous fait retrouver plus de choses qu'on ne croyait en avoir remarqué. Ça fait passer l'heure, pendant que la lumière baisse. Et puis un homme qui tient un embarcadère doit être poli avec celui qui peut le lui retirer.

Le soir, la nouvelle descend le long du quai : la coupe est revenue pleine. Savka a entendu dire de l'or. Mitritch, deux cents comme tous les ans. Moi, j'ai compté onze passages, un rouble six kopecks.

· · ·

Vendredi, Vendredi saint : journée maigre sur l'eau, tout le monde à l'église ou devant le Suaire. Neuf passages. Le jeune en vert ne vient pas. Rentré chez lui pour les fêtes, j'imagine ; ils ont tous une mère à Toula ou ailleurs qui leur fait des gâteaux.

Deux roubles et demi. Quatorze moins deux et demi. Si le fleuve tient une semaine, je pourrai entrer dans sa cuisine le dimanche de saint Thomas et poser la somme sur la toile cirée.

C'est pour Grichka, je me dis sur la berge, pendant que je la hisse. Une barque à lui, sans le neveu de personne pour écrire au dos du madère. Qu'est-ce qu'il possède, un chauffeur ? Même sa pelle est à la Compagnie.

· · ·

Dans la nuit descend la glace du Ladoga.

Celle de jeudi, c'était la nôtre, celle de la ville, grise et fatiguée. Celle-ci sort du lac, blanche, épaisse comme une marche d'église, charriant des sapins entiers, un bout de palissade qui était à quelqu'un, un chien mort qui tourne, tourne. Elle remplit le fleuve d'une rive à l'autre et s'arrête. Le fleuve se referme comme une porte.

Au petit jour, on remonte les barques. Le genou me lâche sur les pierres ; Mitritch prend la poupe sans un mot. Une semaine, dit Savka. Deux, dit Mitritch, et trois en 76. Là-bas, à leur ponton, les bouilloires sont prises dans la glace avec leur peinture blanche toute fraîche. Elles ne partiront pas non plus. J'y trouve un peu de réconfort.

· · ·

À minuit, je ne vais pas à l'église. Je descends sur la berge. Les cloches partent d'un coup dans toute la ville, les gens sortent de notre église du Bolchoï avec leurs cierges, quelqu'un crie Christ est ressuscité à personne en particulier, et la forteresse tire.

Les coups passent au-dessus de la glace, au-dessus du Palais et de ses marches enchaînées, au-dessus des bouilloires, au-dessus de 114, couchée sur le flanc dans la rangée avec les autres, son numéro tourné vers le ciel, là où je l'ai peint deux fois.

Demain matin, j'apporterai à la veuve le koulitch de ma logeuse et les œufs qu'elle a teints en brun dans les pelures d'oignon, noués dans un fichu, et nous regarderons ça comme il faut. Quatorze. Deux roubles soixante-dix dans ma casquette, avec le billet du vapeur. Quatorze d'après mon compte, qui est le bon.

Encore le canon. Je compte les coups, et je reste là jusqu'à ce que le dernier soit passé.